Action! – VoxPlume

Il ramena la main près du visage de son aimée. Des larmes perlaient à leurs yeux, tandis que la pluie venait mouiller leurs visages délicats. Ils étaient si proches, à ce moment précis, et en même temps, ils savaient que le monde entier voulait les séparer. Leurs lèvres s’unirent pour un dernier baiser, symbole de tout l’amour qui les rapprochait ; une caresse qui leur fit oublier, pour un court instant, la tragédie dont ils étaient les héros.

– Coupez ! hurla le réalisateur, son fessier reposant, non sans confort, sur une petite chaise grise.
Il réajusta la casquette visée sur sa tête et jeta un coup d’œil à Mike, le cameraman, qui leva le pouce en l’air pour lui montrer que tout était dans la boîte. Un soupir de soulagement prit l’équipe, cette scène avait été si longue à tourner – entre les ratages, les soucis techniques, financiers, etc.
– Je pense qu’on va enfin pouvoir mettre un terme à cette journée, les mecs, sourit le réalisateur, un large sourire sur ses lèvres. Je n’en peux plus de ce… de ce… Pardon, j’ai encore oublié mon texte !

– Coupez ! soupira James, le réalisateur, le vrai cette fois.
Il envoya un regard pleins de reproches à Eric, l’acteur qui jouait le réalisateur (le faux) alors que le cameraman (le vrai) coupait la caméra. Cette équipe n’avait rien de professionnel, et pour un film à aussi gros budget, il fallait dire que rien n’allait comme prévu. Les acteurs étaient paresseux, les techniciens ne faisaient pas leur boulot, les ingénieurs semblaient faire le concours de celui qui avait le plus de mauvaise foi, et même les stagiaires refusaient de faire le café. C’est dire.
James se leva avec un soupir, et entendit un gros bruit derrière lui. Il se retourna précipitamment pour voir une caméra tombée au sol.

– Coupez ! Merde merde merde ! hurla le réalisateur (le vrai vrai cette fois). Je vous avais prévenus que cette caméra était lourde ! Je vous avais prévenus !
L’acteur interprétant James ricana et alla boire un jus d’orange avec un technicien pendant que le réalisateur hurlait sur le stagiaire qui n’avait pas saisi l’importance de feu la caméra tombée.
– Cette scène est longue et compliquée à tourner, expliqua l’homme avec colère. C’est une mise en abîme, et pour que cette mise en abîme fonctionne vraiment, il faut que le plan ne soit pas coupé. Et cette caméra a coûté un bras !
Le stagiaire rougissait et se cachait dans son écharpe, attendant que la crise de son patron s’arrête. Il recula d’un pas et…

– Coupez ! beugla Tony, le réalisateur (le vrai vrai vrai) du court-métrage « Action ! Coupez ! ». Niall, je t’ai déjà dit que je voulais que la caméra tourne à droite pas à gauche.
– Je vous jure que je la tournais à droite, m’sieur, répondit le dénommé Niall.
– Non, tu la tournais à gauche, grogna Tony. N’est-ce pas, Chris ?
Chris, l’acteur jouant le stagiaire, et accessoirement le frère de Tony, secoua la tête d’un air désolé.
– Je me concentrais sur mon jeu, par sur la caméra, avoua-t-il. La réalisation, ça me fait chier.

– Coupez ! grogna Samuel, le vrai vrai vrai vrai réalisateur. Je te rappelle que le texte a changé pour faire du tout public. « La réalisation, ça me fait mal à la tête. ». Oh, et puis, tu sais quoi ? Fais comme tu le sens. On ne devrait pas nous auto-censurer.
Il sourit à la jeune femme se tenant près de lui.
– On ne devrait pas nous auto-censurer, répéta-t-il, ses yeux s’embuant de larmes de joie.

– Coupez ! s’écria Nicole, la vraie vraie vraie vraie vraie réalisatrice. Magnifique ! Merveilleux ! Cette scène a tellement d’impact ! Je pense que c’est une fin de tournage tout le monde !
Elle écrasa une larme émue alors que le plateau tout entier se mit à applaudir. Les divers acteurs se jetèrent dans les bras les uns des autres, et même les hommes de l’ombre, comme Patrick, l’ingénieur son, vinrent rejoindre ce groupe qui célébrait la fin de cette aventure longue et merveilleuse qu’avait été le tournage. Patrick s’approcha d’Andrew, un des acteurs, et lui tapota l’épaule.
– Malgré toutes les années, ça me fait toujours chaud au cœur.

– Coupez ! ordonna Christian, le vrai vrai vrai vrai vrai vrai réalisateur. Ton jeu d’acteur n’est pas assez convaincant ! Il faut y mettre plus d’émotions, enfin ! C’est vraiment ça le texte ? « Ça me fait chaud au cœur » ? Quelqu’un a un script ?
Un acteur secondaire (tout aussi mauvais que les autres, soit dit en passant) qui s’apprêtait à entrer dans le plan tendit des feuilles de papier à Christian, qui se mit aussitôt à les éplucher, essayant de retrouver le passage en question.

– Bon, ça suffit, soupira l’auteure. Cette scène sert à rien. Je vais sûrement tous les tuer de toutes façons.
Elle se leva dans le but de se faire un chocolat chaud, laissant derrière elle son ordinateur ouvert.

Cupcake Nie


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Le murmure des choses – VoxPlume

– Ça avait commencé un matin comme les autres. J’avais congé. J’étais content d’avoir congé car je pouvais dormir un peu plus que d’habitude. Mais ce matin-là, j’avais particulièrement mal au crâne. J’étais un peu déprimé car j’avais eu une rupture récente. Mais je n’allais sincèrement pas si mal que ça. Je me suis levé, migraineux, puis je me suis dirigé vers la cuisine. Comme d’habitude.

– C’est là que les phénomènes se sont produits.
Sereinement lové sur le long canapé d’un brun chaud, le jeune homme hocha doucement la tête.
– C’est là que ça a commencé, plutôt. J’ai entendu un murmure. Un murmure presque inaudible. Un « pschipschipschi ». Comme si l’on discutait en catimini dans un recoin de la pièce. Donc j’ai cherché sous les meubles, si c’était une souris, ou un petit animal du genre.
– Et vous avez trouvé de quoi il s’agissait ?
Le jeune homme sourit.
– C’était les fleurs.
– Les fleurs ?
– Oui, dans un coin de la cuisine se trouvait un pot avec des fleurs coupées. Des lys. Elles parfumaient la pièce. Eh bien, c’était elles qui discutaient.
– Elles discutaient ?

– Oui. Au début, je ne comprenais rien du tout à ce qu’elles se disaient. Mais leur langage était mélodieux. Je me suis accoudé à la table pour les écouter. Au fur et à mesure, j’ai pu deviner leurs sujets de conversation. Elles parlaient de la pluie, du beau temps, des champs de fleur où elles étaient jadis. Je suis resté là pendant une dizaine de minutes, béat d’admiration. Puis tout à coup, j’ai entendu un bruit sourd. C’était un tableau dans le couloir qui était tombé. Sans raisons. Le clou devait avoir lâché. ça devait faire 5 ans qu’il était accroché là, ce cadre.

– Evidemment, à force, l’attraction terrestre reprend ses droits.
– C’est ce que je me suis dit. Mais alors que je me penchais pour attraper le tableau, j’ai de nouveau entendu un chuchotement. Différent celui-ci. Plus grave. Je me suis agenouillé aux côtés du cadre et j’ai pu assister à une vraie déclaration d’amour. En fait, d’après ce que j’ai compris, une latte du plancher et le cadre s’étaient entichés au fil du temps. Ils parlaient régulièrement sans jamais oser se rejoindre, ils étaient trop timides… et ils avaient enfin décidé de vivre leur amour pleinement et s’étaient sautés dans les bras.

– Vous avez raccroché le cadre après ça ?
– Vous plaisantez ? Je n’en ai pas eu le cœur… c’est là que j’ai commencé à avoir vraiment très mal au crâne. Comme si une petite balle métallique rebondissait à l’intérieur de ma tête. Puis je me suis senti très seul. Très démuni. Très… comment dire. Insignifiant.
– Pourquoi donc ?
– Je prenais conscience d’un truc dingue : il y avait de la vie partout autour de moi ! Dans les fleurs, les bibelots, les bricoles…
Le jeune homme se tut soudainement, réfléchit un instant, puis reprit :
– … vous ne vous en rendez pas compte, mais cette découverte c’était simplement le commencement. J’ai passé ma journée dans mon appartement à redécouvrir la vie cachée de mes objets du quotidien. Ainsi j’ai appris que mon crayon était déprimé et tentait sans cesse de se suicider en roulant vers le rebord du bureau, que mes vêtements avaient peur des croques mitaines qui se cachaient dans les placards et qui mangeaient les habits pas sages… donc pour se protéger, ils gardaient des petits attrapes rêves en forme de boules blanches. J’ai aussi appris que le lavabo avait le rhume des foins car son nez ne cessait de couler, que mes appareils électroménagers préparaient une révolution ou même que mes chaussettes adoraient faire un tour de machine à laver. Je vous assure, je les entendais rire à travers le tambour…

– Rien de bien méchant.
– Non ! Mais ce n’était que le premier jour.
– Il suffit pour aujourd’hui. coupa l’homme d’un ton sec. Votre cas est intéressant, je ne saurais expliquer la cause de ces hallucinations auditives pour le moment, mais je vous assure que nous allons soigner ça. continua-t-il en se levant et en serrant amicalement l’épaule du jeune homme qui le regardait, dépité.
– C’est pour votre bien !
– Si vous le dites docteur… c’est vous le spécialiste après tout. Permettez que j’y aille à présent…
Tandis qu’il s’en allait, le jeune homme leva la main sans se retourner.
– Ah d’ailleurs votre canapé m’a dit qu’il avait un pied fissuré… je vous conseille de le réparer avant que…
Un bruit sourd retentit.
– … Quoique, une bonne prothèse, ça fera bien l’affaire aussi. corrigea-t-il sans se retourner, tandis que le docteur fixait avec effroi le divan qui venait de s’avachir bruyamment sur le sol.

JellyBell

Fin de vie – VoxPlume

« Bon, on peut y aller maintenant ? grommela Anna.
-Encore deux minutes, s’il vous plaît ! supplia le vieil homme. »

Elle soupira et s’appuya sur sa faux. Le vieillard continuait à faire ses adieux à sa famille qui semblait ne jamais vouloir partir. Assise au pied du lit du malade, cela faisait maintenant une bonne heure qu’Anna attendait. Tout n’avait été que pleurs, sanglots et lamentations du début à la fin. Elle savait que chacun avait sa manière de mourir et qu’elle lui était propre, mais il y avait quand même des mourants qui auraient pu prendre exemple sur d’autres. Tiens, pas plus tard que la veille, cette vieille dame qui avait lancé un concours d’histoires drôles sur son lit de mort. C’était un beau souvenir, ça. La famille s’en souviendrait avec le sourire ! Elle ne disait pas qu’il ne fallait pas pleurer, mais ce déferlement auquel elle assistait depuis une heure lui semblait faux, disproportionné, voire forcé.

Et au tour de l’énième petit enfant. Misère ! Soupira-elle, quand tout cela prendrait-il fin ? Elle regarda la famille en se demandant s’ils pouvaient imaginer qu’elle était dans la pièce. Sûrement pas.

Une femme s’effondra par terre, il fallut apporter des sels. Cette famille était décidément une des plus pénibles qu’elle ait vues ! Il faudrait qu’elle pense à l’inscrire pour le concours de fin d’année qu’ils organisaient entre collègues. Et encore, elle était assignée aux morts douces, elle avait de la chance. C’étaient les morts tranquilles, dans les lits, souvent avec la famille. On prenait son temps, on se présentait, on laissait l’humain partir lentement…

Son meilleur ami, Christian, travaillait aux morts violentes, les plus nombreuses. Il s’occupait de la section « accident de la route ». A chaque fois qu’elle le voyait, ses cernes avaient augmenté. C’est sûr que lui, il ne l’avait pas le temps. Il apparaissait à la toute dernière seconde avant l’accident, l’humain pouvait à peine le voir et soudain stop. Fini. Plus rien. Ni explication ni dialogue, un petit message au cerveau pour dire qu’il est mort et c’est tout. Anna n’aimait pas cette manière de faire, elle était plus dans le social. Christian, lui, faisait ça pour l’adrénaline. Il fallait être là au bon moment. Anna le soupçonnait aussi d’aimer secrètement le grand spectacle des voitures fracassés et des corps mutilés. Après elle ne jugeait pas : chacun ses délires.

Anna regarda sa montre. Si ça continuait, elle allait être en retard pour retrouver son patron. Il supervisait tous ceux qui bossaient sur les morts douces et voulait l’affecter à un autre pays. Elle avait toujours travaillé en Angleterre mais il voulait désormais l’envoyer au Japon. Anna approuvait, ça ne lui déplaisait pas de changer un peu.
Enfin, le vieil homme la regarda. Il en avait peut-être marre lui aussi.

« C’est bon, vous avez fini ? demanda-t-elle.
-C’est vraiment obligatoire ? »
Anna sourit intérieurement. Décidément, il avait toutes les chances de gagner le concours, celui-là ! La famille continuait de regarder le défunt, sans pouvoir entendre leur dialogue.
« Oui, c’est vraiment obligatoire.
-Oh…
-C’est qu’un mauvais moment à passer, ça ne fait pas mal. C’est comme si vous vous endormiez.
-Vous… Vous êtes La mort, n’est-ce pas ?
-On peut dire ça, oui…
-Comment ça ?
-Et bien, disons que je fais en effet partie de la société « La mort ».
-Vous êtes une employée ?
-Exactement.
-Je ne mérite pas La vraie mort ?
-Il n’y a pas de vraie mort. Il n’y a que des gens qui s’occupent de la société.
-Et après ?
-Comment ça ?
-Là, après, je fais quoi ?
-Eh bien vous dormez, c’est déjà pas trop mal. Votre mort est plutôt sympa… Il y a d’autres univers où la mort consiste à écouter des réveils sonner pour vous indiquer qu’un bébé pleure et qu’il faut le calmer. Alors vous avez du bol… Ah et oui, il y a d’autres univers. Je pourrais vous dire que ça fait un choc mais vu que d’ici deux minutes vous dormirez, honnêtement…
-C’est tout ? Il faut juste que je dorme ?
-Eh bien, oui, puisque je vous le dis !
-Bon. Euh… Et comment je fais ?
-C’est très simple. Vous fermez les yeux.
-C’est fait.
-Parfait. Maintenant vous comptez les moutons.
-C’est une blague ?
-Non. Allez, un mouton, deux moutons, trois moutons… Voilà. »

Alice

Roulette Mortelle – VoxPlume

Le bureau n’était pas ouvert qu’une file d’attente se formait déjà jusqu’à ses murs extérieurs. Chacun avait en main son carton prêt à être rempli par les responsables, qui tardaient un peu à arriver. Alors que la grogne commençait à monter, l’un d’eux se montra enfin et ouvrit rapidement la porte avec un regard noir pour ceux qui râlaient un peu trop à son goût. Il prit le temps de s’installer à son bureau avant d’appeler le premier arrivé. Les formalités administratives et renseignements sur les marches à suivre s’accumulaient comme tous les jours, jusqu’à ce que quelqu’un arrive devant le responsable sans carton.

« Ah non, vous allez pas commencer à m’emmerder, hein ! Si vous n’avez pas votre document, c’est dehors tout de suite ! Allez, filez, que je passe au suivant !
— J’ai un autre genre de document, dit alors l’homme devant lui sans manifester la moindre émotion et en posant une petite carte sur le guichet.
Le responsable se tut en voyant la carte et appuya sur un bouton caché sous le guichet. Celui-ci ouvrit une porte cachée dans le mur du fond que le guichetier indiqua d’un coup de tête à l’homme. Il la referma ensuite et reprit ses activités, avant de s’engouffrer à son tour dans la porte cachée environ vingt minutes plus tard.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs hommes et femmes face à une grande table de roulette, comportant diverses mentions de catastrophes. Le guichetier s’approcha de l’extrémité de la table et se mit à parler.

— Mesdames et messieurs, ce n’est pas parce que nous sommes morts que nous ne pouvons pas nous amuser et nous enrichir. Ou tout perdre. À votre avis, par quel biais nous rejoindront les vingt prochains arrivants ? Faites vos jeux !
L’effervescence s’empara de la table. Chacun plaça sa mise et attendit fébrilement que la roue se mette à tourner. Un petit sourire apparut sur le visage du guichetier devenu croupier quand il lança la bille.
— N’oubliez pas que vous pourrez toujours avoir plus de chance la semaine prochaine. C’est la beauté de la mort, elle ne s’arrête jamais. N’oubliez jamais, la mort n’est ni une fin, ni un début. Seulement un pari permanent pour ceux qui veulent bien l’accepter. »

Anthony

La vraie vie de l’Internet – VoxPlume

Ma journée est presque terminée. Je vais pouvoir rentrer chez moi, siroter mon bol de soupe tranquillement, et vaquer à mes occupations. Je suis ce qu’on appelle chez nous un « travailleur de l’ombre ». Dit comme ça, ça peut paraître sympathique, mais sincèrement, vivement la retraite. Je travaille pour une société de courrier électronique, mon job consiste essentiellement à relever le message écrit par une tierce personne, qu’on appelle généralement « serveur », et à l’apporter et à le retranscrire à l’identique au destinataire, appelé « receveur ».

En soi, ce métier n’est pas très difficile. Il est vrai que la rapidité est un atout, mais maintenant, avec la fibre et l’effervescence des réseaux à haut débit, les voyages sont grandement facilités. Et puis, honnêtement, je n’ai rien à envier à mes collègues du service des messageries instantanées. Car certes, les progrès technologiques apportent une aide conséquente pour ce qui est des déplacements, toutefois, les nombreux allers-retours du serveur au receveur, les demi-tours à mi-chemin parce que un tel a omis un mot ou ne serait-ce qu’un smiley et se sent obligé de l’envoyer tout de même, représentent une grande source de fatigue et de lassitude.

Mais outre la rapidité que nous nous devons de garantir à chaque expédition de message, ce qui reste la contrainte majeure est le contenu des messages. Car nous, les « Posters de l’Internet » (oui, c’est sérieusement comme ça qu’on nous nomme… J’avais voté pour « Cyber-Postiers », mais la majorité en a décidé autrement…), devons apprendre absolument chaque message envoyé. Chaque mot, chaque lettre sans exception. Donc oui, pour de petits messages courts du style, demande de nouvelles à un ami malade, ça peut aller. Mais quand cet ami répond un pavé, qu’il rentre dans les détails sans omettre la couleur de ce qu’il crache, on en a rapidement marre.

Peu importe. J’imagine que je ne suis pas trop à plaindre, en postulant dans ce domaine, j’aurais facilement pu me retrouver au service des sites de rencontres. Un ami qui s’y trouve me raconte souvent les phrases clichées qu’il peut transmettre en matière de flirt en ligne. Et ce n’est pas le pire, à ce qu’il me dit.

Toujours est-il que je m’apprête à transmettre le dernier message de la soirée avant de céder ma place à l’équipe de nuit. Oh, tiens, encore un… Je vous laisse le titre, le travail m’appelle.
« Envie de te faire de l’argent facile ? Tout est expliqué dans cette méthode ! »

Nouillechan

Voyage, voyage – VoxPlume

Un bureau immaculé, deux armoires parfaitement lustrées et une demi douzaine de posters de voyage accrochés aux murs, voilà à quoi pouvait se résumer la pièce dans laquelle était assis le patron de l’agence de voyages « Transdimtrip ». Accueillir les gens dans un lieu absolument impeccable était, selon lui, le meilleur moyen de faire en sorte qu’ils achètent, quand ils en avaient les moyens, ce qui se fait de mieux et, donc, de plus cher. Toujours d’après lui, l’autre point crucial pour réussir dans son domaine d’activités était de proposer un catalogue complet et qui se renouvelle sans cesse. De ce fait, il réfléchissait à de nouvelles possibilités d’excursions afin de rester le voyagiste le plus original sur Terre et ailleurs. C’est à ce moment précis que quelqu’un frappa à la porte. Il s’agissait de Melvina, sa secrétaire.

« Monsieur ?
– Oui ?
– Monsieur Curwen vient tout juste d’appeler. Il passera vers 18h30 pour vous remettre le bilan comptable.
– Très bien. Autre chose ?
– Oui. Votre rendez-vous de 17h est en avance.
– Parfait. Faites-le entrer.»

Melvina s’exécuta. Le rendez-vous en question était un petit homme rondouillard qui semblait peu sûr de lui. Le directeur de « Transdimtrip » engagea la conversation tout en le faisant s’asseoir :

« Bonjour monsieur. Comment allez-vous ?
– Très bien et vous ?
– Je me porte à merveille. Alors, avez-vous fait votre choix ?
– Non, pas encore… Il faut dire que votre catalogue est extrêmement bien fourni. De plus, je dois vous avouer que j’ai du mal à saisir comment tout cela peut fonctionner.
– Je peux comprendre, qu’en tant que néophyte, vous ayez des doutes sur ce qui est écrit et que vous préféreriez assister à une démonstration. Est-ce que je me trompe ?
– Pas du tout. Vous avez parfaitement raison.
– Eh bien, cher client, suivez-moi ! »

À peine avait-il prononcé ces mots qu’il se leva d’un bond de sa chaise et sortit d’un pas assuré de l’agence afin de rejoindre un escalier. Celui-ci menait vers un parking souterrain. Pourtant, et même si cela était sa fonction première, aucune voiture n’y était garée. De plus, on pouvait distinguer quelque chose d’écrit sur chaque place. Il pouvait s’agir d’un lieu, d’une époque, de noms étranges et imprononçables. Parfois, ces inscriptions étaient écrites dans une langue que seuls des êtres oubliés depuis fort longtemps pouvaient déchiffrer et comprendre.

« Bon ! Qu’est-ce qui vous tente ? Voyage dans le temps, l’espace ou, bien, les deux à la fois ? À moins que vous ne préféreriez carrément changer de dimension ?
– Difficile à dire… Si j’ai bien compris, il me suffit de marcher sur l’un des emplacements et je me retrouve à l’endroit ou la date indiquée.
– C’est ça ! »

Il le prit par le col et le poussa vers un emplacement où on pouvait lire Tokyo. Dans la seconde qui suivit, le petit homme se retrouva transporté au milieu de la capitale nippone avant de revenir dans le lieu où il se tenait l’instant d’avant.

« Prodigieux, n’est-il pas ?
– Il est vrai ! Avec vous, le monde…que dis-je ? l’univers me tend les bras ! Peu importe le lieu, la date ou le plan dimensionnel, je peux aller où je veux.
– Enfin bon, avec votre budget, n’espérez rien de trop extravagant.
– Il est vrai que certains voyages ne sont pas donnés. D’ailleurs, c’est quoi, au fond, là-bas ? Je ne vois aucunes indications sur les destinations ou sur les prix…
– C’est rien de bien intéressant. Pour en revenir à votre projet de vacances, je suis sûr qu’on peut vous concocter quelque chose de très sympa avec pas grand chose. Suivez-moi.

Alors qu’il présentait les différents séjours que son client pouvait s’offrir, il ne se rendit pas compte qu’il ne le suivait pas. Ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure qu’il s’aperçut de sa disparition. Il commença à regarder dans tout le parking transdimensionnel avant de se rendre dans son bureau où il fut rejoint par sa secrétaire qui tenait un téléphone.

« Monsieur…
– Pas maintenant Melvina, vous voyez bien que je suis occupé !
– Monsieur Nyarlathotep, il y a quelqu’un qui veut vous parler. »

Elle l’avait appelé par son vrai nom, cela ne pouvait signifier qu’une chose.

« Qui est-ce ?
– Monsieur Cthulhu et il a l’air de très mauvaise humeur.
– Passez-le moi. »

Elle lui tendit le combiné. Il savait qu’il ne craignait rien. Pour autant, cela n’empêchait pas le fait qu’il détestait se prendre la tête avec son auguste confrère.

« Allô Cthulhu, ça fait un bail mon vieux !
– …
– Comment te portes-tu ?
– …
– T’es fâché ?
– …
– Ah…c’est à ce point ?
– Oui, c’est à ce point ! Écoute Nyarlathotep, je commence à en avoir sérieusement ras les tentacules de voir débarquer les cloportes qui te servent de clients dans mon salon ! Déplace tes foutus portails personnels et fous-les ailleurs que sur ton lieu de travail ! Je vais finir par avoir Nodens sur le dos avec tes conneries ! Je te rappelle qu’il te surveille H24 et, qu’à force de voir certains de tes clients passer par chez moi, il va finir par croire que je trempe dans tes combines de tour-opérateur transdimensionnel !!!
– Okay ! Okay ! Je m’en occupe de suite. Et pour mon client ?
– Quoi, ton client ?!
– Ben, t’en as fait quoi ?
– Je l’ai renvoyé dans le parking d’où il venait. Je te rassure de suite, il est physiquement intact. Par contre, je ne garantis rien quant à son état mental. Et pour la dernière fois, déplace ces fichus portails dans un endroit plus sûr ! »

Nyarlathotep retourna au parking souterrain et ne trouva personne. Cthulhu avait raccroché entre temps en lui répétant qu’il allait finir par s’attirer des embrouilles. Il se dit, qu’après une telle frayeur, son client était sûrement retourné chez lui et il décida d’en faire de même afin de réfléchir à tout ça, à tête reposée. Alors qu’il remontait les escaliers, il croisa sa secrétaire. Elle semblait bien pâle.

« Monsieur, il y a quelqu’un pour vous au téléphone.
– Qui ça ?
– Il s’agit de Monsieur Azathoth. Il est furieux. Il voudrait savoir de un, ce que c’est que ces histoires de tourisme interdimensionnel et, de deux, depuis quand vous laissez les humains entrer chez lui comme on entre dans un moulin.
– Décidément, faut vraiment que je pense à déplacer ces portails… »

Mickaël

Y a-t-il de la vie sur Mars ? – VoxPlume

Nous sommes mardi 13 septembre 2045, il est 16h47 et je suis tout seul à bord d’un œuf métallique, volant à travers l’espace intersidéral. Je sais que cette description paraît un peu grotesque, mais je n’ai pas d’autres mots pour définir cette espèce de chose ronde qui flotte et dans laquelle je suis installé. Comment je me suis retrouvé là à me plaindre me direz-vous ? Eh bien j’ai simplement répondu à une annonce postée par la NASA elle-même qui disait à peu près ceci : « Cherchons jeune h/f, entre 20 et 30 ans, en bonne santé, solitaire, pour mission spéciale rémunérée, séjour grand luxe tous frais payés»

Les seules conditions étaient de ne pas être claustrophobe, ni à tendance dépressive ou suicidaire et de ne pas être dérangé par la solitude. En tant que jeune étudiant vivant dans un petit studio miteux sans eau chaude et sans réelle vie sociale, cette annonce tombait à pic. Ni une ni deux, je me suis présenté, ai passé les tests et j’ai été pris.

Alors certes l’ovule volant dans lequel je suis tient toutes ses promesses en matière de luxe (baignoire à jets, canapé en cuir, chauffage…) néanmoins les interactions sociales me manquent un peu. Mais le fait de partir pour une mission pareille à plusieurs pouvait potentiellement créer une psychose et déclencher un comportement meurtrier. Le seul compagnon que j’ai pu avoir après avoir quémandé chat, rat, poisson, iguane, fourmi, c’est un cafard génétiquement modifié et théoriquement immortel appelé Todd. C’était soit lui, soit un moustique qui aurait, selon des tests très sérieux, potentiellement réveillé en moi un comportement meurtrier (ce qui ne m’étonnait pas). Todd semblait donc être le compagnon idéal pour ce voyage de longue haleine vers Mars, sûrement pour y découvrir des traces de vie.

Et il se trouve que c’est aujourd’hui même le terme de notre voyage. Ne restaient que quelques minutes avant que je n’atterrisse sur la petite planète rouge. Tandis que j’enfilais ma combinaison spéciale et mettais Todd dans sa petite bulle de protection, la boule métallique se posa délicatement sur le sol poussiéreux et s’ouvrit comme une fleur pour me laisser admirer le paysage. Après quelques minutes de contemplation, un message de la base résonna dans mon casque.

« Alors ce voyage, pas trop fatigué ? Bon on va aller droit au but ! couina mon interlocuteur, impatient. C’est comment ?
– Rouge.
– Super ! Dis-moi, est-ce que tu vois une forme étrange en face de toi ? En forme de poignée de porte ? »
C’était un peu surprenant, mais je voyais justement sous mes yeux une forme à peu près semblable à celle d’une poignée, alors j’acquiesçai.
« Bien, approche-toi et donne un bon coup de pied dedans.
– C’est une blague ?
– C’est très sérieux, pense à la mission.
Je m’exécutai sans grand enthousiasme. La forme se détacha du bloc rocheux sur lequel elle était posée et alla voler plus loin dans un nuage de poussière.
– C’est un bête caillou. répondis-je un peu déçu.
– Un mystère en moins les mecs ! La poignée de porte de Mars est un caillou ! brailla mon interlocuteur à ses collègues qui clamèrent leur joie en chœur.
– Vous plaisantez ? C’est juste pour ça que vous m’avez envoyé sur Mars? Vous n’auriez pas pu envoyer un stupide robot ou je ne sais quoi d’autre?

Mais visiblement euphoriques, les techniciens n’étaient pas d’humeur à répondre. Un peu sur les nerfs, je retournai dans la navette et m’assis aux commandes.
– Bon les gars sans rire, je fais comment pour décoller ?
– Il y a un bouton jaune sur le tableau de commande normalement. répondit le mécano qui se ressaisissait de ses émotions.
Je cherchai frénétiquement le bouton des yeux sans succès, je répondis par la négative.
– Merde Antoine je t’avais dit de rajouter le bouton jaune depuis la dernière fois. jura le technicien.
– Attendez, vous avez pas été foutus de juste poser un bouton « demi-tour » ? Vous êtes la Nasa les mecs !
– Ben écoute on peut pas penser à tout, l’erreur est humaine comme on dit. Profites-en pour visiter un peu, c’est pas tous les jours qu’on peut se balader sur Mars. Et prépare-toi à ce que ça coupe par manque de batterie, la navette ne se recharge que lorsqu’elle vole. Ne t’inquiète pas, on prévoit déjà un autre voyage vers Mars, on leur dira d’aller te chercher par la même occasion.
– Génial. Je vous remercie pas. »

La communication se coupa.
Seul sur Mars avec un cafard pour unique compagnon. Quel pied. Je retrouvai l’endroit où j’avais shooté mon petit caillou et écrasa le socle rocheux d’un coup de pied ferme, par dépit. Après tout c’était de sa faute si j’étais dans ce bourbier.
A mon grand étonnement un bruit métallique résonna longuement et une trappe s’ouvrit dans la poussière, laissant deviner un autre astronaute.
« ça alors ! Vous êtes venu me chercher c’est ça ? s’écria une voix féminine, avant de remarquer ma soucoupe en panne.
– Ah merde, vous vous êtes fait avoir aussi en fait. rectifia-t-elle après un silence.
– C’est ça…
– Quel bande de bras cassés.
– Je vous le fais pas dire.
– Eh bien. Restez pas là. Entrez. J’ai fait des pommes de terre pour le repas, j’espère que vous aimez ça ! »
Donc à ce grand mystère « Y a-t-il de la vie sur Mars ? » je réponds que oui. Mais qu’elle aimerait bien revenir sur Terre.

JellyBell

Les emmerdes – VoxPlume

« Depuis que je suis tout petit, les emmerdes, c’est pour moi. Je ne me pose même plus la question. Avant, j’essayais de les fuir mais maintenant, je laisse venir, je suis habitué. Tout ce que je veux, c’est ne pas filer mon « don » à ma petite sœur.
Bref, je rentrais chez moi ce soir-là, la tête bien remplie de toutes les emmerdes de la journée, prêt à les raconter à la petite pour qu’elle dresse ma liste quotidienne. C’est son grand jeu du soir. Et là je tombe sur elle. Un femme, la vingtaine, blonde, à moitié nue et torchée comme c’est pas permis. Elle était minable, là comme ça, devant moi, assise par terre à chantonner. D’habitude je m’arrête pas devant ce genre de gens mais là, j’ai senti l’emmerde approcher. Alors je me suis arrêté, docilement. Faut toujours obéir aux emmerdes.

La fille me regarde et sourit:
« Vous vous appelez comment ? demande-t-elle.
-Arman.
-Bonjour Arman.
-Bonjour. Dites, vous allez bien ?
-Moi je suis dame nature.
-Ok, très bien, vous êtes dame nature. Sinon, vous avez pas un membre de votre famille ou un ami pour que je l’appelle ?
-Tu me crois pas, hein ? »

Elle se lève et manque de tomber sur moi. Je la rattrape, j’essaie de la stabiliser un minimum. Elle me sourit encore et esquisse quelques pas seule.
« Je vais te montrer, tu vas voir, crie-t-elle en éclatant de rire. »
Un arbre apparaît devant moi. Puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que la rue devienne une forêt gigantesque. Je regarde mes pieds, les pavés se sont changés en herbes folles. La fille s’est mise à danser autour des arbres. Elle continue de les faire grandir. J’avais jamais vu ça, c’était dingue.
Puis, d’un seul coup, elle s’effondre et elle vomit. Les arbres se flétrissent, le gris prend la place du vert et il ne reste plus que Dame nature, qui pour l’heure vomit ses tripes.
Je me dis ça souvent, c’est vrai, mais ce coup-ci, l’emmerde, elle m’avait pas raté. Soyons bien clair. Si vous vous trouviez devant une jeune fille bourrée qui se trouve être la Vie, osez me dire que vous partiriez sans elle. C’est la Vie tout de même. C’est à cause d’elle qu’on est sur Terre, j’allais pas la laisser sur le bord du trottoir en train de vomir. C’aurait été dégradant. Il fallait bien l’emmener quelque part, cette pauvre fille, le temps qu’elle cuve son vin.

Arrivés à la maison, je l’ai laissée dans mon lit et j’ai rejoint Justine, ma sœur. Elle m’a interrogé et je lui ai fait le signe de « nouvelle-emmerde-mieux-vaut-ne-pas-en-parler ». Elle a plus rien dit. C’est ça qu’est bien avec elle, elle comprend tout.
« Et du coup, elle est restée combien de temps chez vous ?
-Environ un an. Faut la comprendre en même temps, c’était pas sa faute : Au bout d’un moment, faut plus s’étonner quand les gens craquent. Vous imaginez le truc ? Ca fait des millénaires qu’elle arrange bien ses petites affaires, qu’elle fait naitre les bébés, qu’elle s’occupe des plantes et des animaux, tout ça sans discernement, sans jamais s’agacer, avec pour tous l’amour d’une mère. Elle les tue aussi, parfois, mais c’est pour créer la vie par-dessus. Et voilà que les Hommes commencent à foutre la merde. Et les voilà qui se tuent entre eux, qui polluent, qui dépriment, qui détruisent tout, leur corps, leur planète, bref qui font les Hommes quoi. Alors là, la pauvre fille, elle fait ce qu’elle peut pour les remettre sur le droit chemin. Mais non, ils vont quand même pas l’écouter, hein ?Alors elle a tenu longtemps avec eux, et puis, le soir où je l’ai trouvée, elle en a eu marre et a décidé d’oublier toutes ses emmerdes.

-En buvant.
-En se filant la plus grosse cuite de l’histoire, oui ! Je te rappelle qu’on parle quand même d’une fille immortelle. Je suis retourné dans le bar où elle était allée, ils étaient en rupture de stock.
-C’est dingue, siffla un badaud.
-Ca c’est sûr. Pauvre fille, quand même, je me sens coupable, soupira un autre en finissant son verre.
-Moi aussi.
-Et du coup, qu’est-ce qu’elle est devenue ?
-Elle est rentrée chez elle, gonflée à bloc !
-Et c’est tout, vous en êtes restés là ? Je m’attendais à une histoire d’amour moi, grommela un autre.
-Tu rigoles j’espère ? Avec toutes les emmerdes que je me tape, si en plus je les avais combinées aux siennes, on n’en serait jamais sorti ! éclata de rire Arman. »

Alice

Le problème de la timidité dans le milieu du travail… – VoxPlume

Robert Keller passa une main fatiguée sur son visage. Ses yeux relisaient encore et encore la même ligne du document, sans pour autant la comprendre. Finalement, il posa la feuille, s’avouant vaincu. Son regard las passa sur l’intégralité de son bureau inhabituel. Des tubes remplis de liquide étranges se tenaient en équilibre précaire en haut de ses étagères empilées les unes sur les autres. Le portrait au-dessus de la porte clignait occasionnellement des yeux. La fenêtre ne donnait pas vue sur l’extérieur, mais sur un mouvement coloré et indiscernable.

Les yeux de M. Keller aperçurent une forme derrière la porte entre-ouverte. Il soupira, et se força un sourire.
– Entre, Philip. Ne sois pas timide.
Le garçon rougit, puis, hésitant, entra dans le bureau de son supérieur. Ses yeux verts scannèrent rapidement la pièce, voulant regarder tout sauf l’homme qui lui souriait. Il joua distraitement avec une mèche de ses cheveux, fixa ses pieds, se mordit les lèvres, puis s’approcha finalement du bureau et s’installa sur la chaise en face.
Robert, tout accueillant, mit ses mains en cloche et regarda Philip par derrière ses doigts. Il savait à quel point le garçon était timide, et voulut prendre soin de ne pas le brusquer. Cependant, sa patience avait ses limites, et de plus il était fatigué. Il était conscient qu’il pouvait éventuellement déborder.

– Alors, Philip, dit-il en essayant de ne pas faire transparaître son agacement face au mutisme du jeune homme. Que veux-tu ?
– J’ai… J’ai les documents, Monsieur.
– Quels documents ? soupira Keller.
Philip se tordit sur sa chaise et tendit le dossier à Robert, la lèvre tremblante.
– Les documents sur le meurtre de Howey, Monsieur, bégaya-t-il.
M. Keller lui adressa un mince sourire avant de prendre le dossier et de l’ouvrir soigneusement. Ses yeux suivirent les lignes tandis que son cerveau imprimait les mots, les marquait au fer rouge dans son esprit. Il lança un regard à Philip, puis reprit sa lecture, l’air grave.

Le jeune homme sentait ses oreilles devenir brûlantes. Il n’osait partir, de peur que Keller ait encore besoin de lui. Mais en même temps, il avait un rendez-vous avec McConnell quelques minutes plus tard, et il ne voulait pas arriver en retard. Évidemment, il n’oserait jamais le dire à Robert.
Des fois, Philip se désespérait lui-même de sa timidité. Il se trouvait pathétique.

– Philip.
La voix de son supérieur le fit sursauter.
– C’est Dayne qui a fait cette enquête ? demanda Keller en jetant un coup d’œil au portrait au-dessus de la porte.
– Oui, Monsieur, répondit Philip, sa voix allant un peu plus dans les aiguës que prévu.
– Ce gamin est doué. Trop doué pour son propre bien.
Robert se remit à lire, ses yeux passant frénétiquement d’une phrase à l’autre. La commissure de ses lèvres remuait légèrement, ses paupières frémissaient. Ses doigts se crispèrent sur le papier blanc des documents.
– Tu as lu ce dossier, Philip ? demanda-t-il.
– Évidemment, Monsieur, répondit celui-ci, rougissant. Il fallait bien.
– Il fallait bien, soupira Keller. Comme c’est dommage.
– Pardon ?

L’homme se leva lentement, et avec flegme, agita la main en direction du portrait. Celui-ci ferma les yeux, et la porte se ferma dans un claquement. Philip, ne comprenant pas, passa son regard de la porte à son supérieur qui fouillait dans le tiroir de son bureau.
– Je t’aime bien, dit Keller tristement. Mais Dayne comprend bien. Et tu en sais trop.
Philip se leva d’un coup, et, avec la vitesse qu’il avait appris à atteindre pendant ses entraînements, courut vers la porte.
Il ne fut pas assez rapide. La balle de revolver traversa sa tête avec une facilité crasse.

Cupcake Nie

Trente ans plus tard… – VoxPlume

« Enfin. Je l’ai enfin terminée. Mon œuvre sur laquelle je travaille depuis plus de huit ans, jour et nuit. Nuits blanches, repas sautés, isolation, j’ai dû faire bien des sacrifices pour parvenir à ce résultat. J’ai perdu bon nombre de mes affaires dans des tests, plusieurs animaux y ont également perdu la vie, mais aujourd’hui est la preuve que tous ces efforts n’auront pas été vains. Chers amis, la date du 21 octobre 2015 est à marquer d’une pierre blanche !
Après avoir envoyé mon compagnon de toujours pour le test décisif, je dois avouer que la tension était palpable.

L’idée même que Newton, ce vieux félin qui m’a soutenu dans les moments les plus difficiles, puisse ne pas revenir m’avait fait longuement hésiter à l’envoyer dans le futur. Mais suite aux réussites successives de l’envoi de deux oiseaux puis de mon poisson rouge, je m’étais enfin décidé à envoyer mon chat. Inutile de préciser le soulagement et l’immense joie de le voir arriver, cinq minutes plus tard, dans mon petit véhicule méticuleusement modifié par mes soins.

Ma vieille Simca-Chrysler que j’avais soigneusement entretenue pendant plus de vingt ans est aujourd’hui devenue l’objet de ce qui est sûrement l’une des plus grandes découvertes scientifiques de la décennie, que dis-je, peut-être même du siècle ! Les provisions sont en place, le convecteur est rechargé et la route est totalement déserte. Il est temps de commencer.

Je m’apprête actuellement à pénétrer dans la machine. Je suis désormais paré à voir ce que l’avenir nous réserve, en espérant, bien évidemment, que notre Terre soit encore vivable d’ici plusieurs années… Par précaution et pour des raisons scientifiques, il m’est impossible d’emporter ce carnet avec moi. Je ferai un compte rendu de mon voyage dès mon retour à cette époque. L’expérience devrait durer quelques semaines, mais je serai de retour dans seulement quelques jours à compter d’aujourd’hui.
Sur ce, l’heure est venue.

Date : 21/10/15
Heure : 7h 28
Température : 9°C
Taux d’humidité : 38% »

« Et il a réussi?
– Je sais pas, les pages d’après sont blanches…
– Tu crois qu’il est mort ?
– Possible… C’est con, la première machine fonctionnelle a été créée y’a trente ans, seulement deux ans après son départ. Bah, tant pis, continuons à chercher, j’ai faim moi.»
Les deux garçons reposèrent le carnet dans son trou et continuèrent à creuser un peu plus loin.

Nouillechan