Qu’un simple concours de popularité

« Théo, t’es sûr de ton coup ?
– Mais oui, t’inquiète. J’ai une réputation à tenir, je ne vais pas m’arrêter maintenant.
– Si tu le dis… »

Jules soupira en regardant son ami s’infiltrer dans la pénombre du bâtiment. Il patienta quelques longues minutes, se demandant quand son ami allait ressortir, avant de recevoir une notification sur son téléphone :

« Théo Brenne a publié une photo dans le groupe privé Baleine Bleue: Avec mon pote George Clooney. »
Il soupira de nouveau avant de voir une silhouette quitter l’enceinte du musée de cire.

« Easy, je te l’avais dit ! lança alors ladite silhouette en brandissant fièrement la photo sur son téléphone.
– Mouais, tu devrais t’estimer heureux de pas t’être fait chopper, réplica Jules, visiblement lassé de l’attitude de son ami.
– Ça fait plusieurs fois que je devrais « m’estimer heureux », c’est un peu beaucoup pour mettre ça sur le compte de la chance, non ? C’est bon, ça te coute quoi de m’encourager de temps en temps ?
– T’es vraiment une tête de mule. Tu devrais sérieusement arrêter ces conneries, ça ne t’apportera rien de bon. Allez, viens, on rentre. »

Prêtant peu d’attention à ces propos, Théo regardait avec fierté son post devenir de plus en plus populaire. Voyant les interactions avec la communauté du groupe augmenter, il ne put retenir un rictus, ce qui décrocha un soupir de son interlocuteur qui entama la marche.
Au moment où les chemins des deux lycéens devaient se séparer, une courte sonnerie émana du portable du plus jeune. Il ne perdit pas une seconde avant d’en consulter la raison.

« Wow, il est rapide, j’ai déjà eu ma prochaine mission ! lança-t-il alors, plein d’entrain.
– Tu sais très bien ce que j’en pense, Théo… S’il te plaît, arrête-toi pendant que tu le peux encore. »
Voyant l’air désolé de Jules, Théo perdit son sourire et lâcha rapidement avant de reprendre la route :
« Ça fait déjà bien longtemps que je ne le peux plus. »

Le lendemain, au lycée :
Jules restait devant la grille du bâtiment, attendant avec appréhension son cadet. Les secondes et les minutes passaient, et, voyant l’heure du début des cours se rapprocher dangereusement, il décida de téléphoner à son ami. Vainement. Il déglutit avant de consulter anxieusement le groupe virtuel qui était la raison de ses angoisses depuis quelques mois. Lorsqu’il repéra les mots « mort » et « immolation » dans l’intitulé de la mission qui avait été attribuée la veille, il soupira d’une voix tremblante :
« Quel abruti… »

Des larmes commençaient à couler le long de ses joues quand il sentit une main lui tapoter l’épaule.
« Eh, ça va pas, vieux ? T’as vraiment mauvaise mine !
– Théo ? Mais… Et la mission ?
– Tu avais raison, je préfère arrêter tout ça, quitte à ce qu’on me regarde de haut en me traitant de lâche. A quoi ça sert, la popularité et l’adrénaline quand on est mort ? Allez, viens, on va manger jap’ !
– Euh, très belle réplique, mais t’es conscient qu’on a cours là ? plaisanta Jules en séchant ses larmes.
– Ouais, je sais bien, mais on ne sait jamais quand un nouveau challenge stupide va émerger.
– Vu sous cet angle… On y va ! »

Nouillechan


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GAME OVER

Quelque part dans une petite ville bien paumée du centre de la France :

AH MAIS C’EST PAS VRAI ! Pas encore ! C’est déjà la huitième fois que je crève alors que j’en suis même pas à trente minutes de jeu ! Flûte de zut de turlutu tête de morue ! Ta grand-mère l’orang-outan des presqu’îles ! Bon, ça sert à rien de s’énerver et de jurer, je suis sûr que je peux m’en sortir sans le moindre problème. J’ai réussi à finir des jeux plus hardcore que celui-ci donc tout devrait bien se passer. Sans rire, si j’ai réussi à platiner Super Meat Boy !, Binding of Isaac, tous les Dark Souls ou encore Breath of the Wild, je dois pouvoir être capable de finir cette saleté sans avoir à péter une durite ! « GAME OVER » ET MERCREDI, VENDREDI, SAMEDI, DIMANCHE ! NEUF ! Neuvième mort ! Si ça continue comme ça, y a pas que mon personnage qui va voltiger, c’est moi qui te le dis. Mais bon sang, les contrôles sont dégueulasses et puis, c’est quoi ce lag absolument immonde ?! Sans oublier que je pige rien à rien de ce que je dois faire ! Le pattern ! Depuis quand il est comme ça le pattern de ce mob ?! « GAME OVER » MERDUM ! Dix fois ! Dix fois que je meure sur des trucs complètement débiles parce que la difficulté de ce jeu est aux fraises et qu’il a été codé avec le postérieur d’un babouin constipé qui souffre d’hémorroïdes mais là, j’en peux plus ! RAS-LE-BOL ! Maintenant, ça va ch…

Quelque part dans le commissariat d’une petite ville bien paumée du centre de la France :

« Donc c’est à ce moment-là que vous avez saisi votre console de jeux, que vous l’avez envoyée valdinguer par la fenêtre de votre appartement et que vous avez manqué de tuer votre voisine du dessous qui revenait des courses écrasant, au passage, son pauvre chihuahua qui n’avait rien demandé ?
– C’est bien ça, monsieur l’agent.
– Cela fait longtemps que vous présentez de telles tendances à la violence, monsieur ?
– En fait, ça a débuté quand j’ai eu, pour la toute première fois, une manette entre les mains et…
– Vous avez alors commencé à vous enfermer chez vous, à ne plus parler aux gens, à devenir de plus en plus agressif. Monsieur, savez-vous que, chaque année, l’addiction aux… »

Quelque part dans la salle de projection d’une agence de publicité parisienne :

« STOOOOOOOOOOOOP ! hurla Max Hubert, le patron de la boîte. Arrêtez tout ! Stoppez-moi ça sur le champ ! J’en ai assez vu !»

Il se retourna vers le duo en charge du projet qu’on lui présentait et reprit :

« Bon les deux guignols, est-ce que l’un d’entre vous deux pourrait m’expliquer ce que vous n’avez pas compris dans le principe de faire une campagne de pub pour promouvoir le jeu-vidéo ?
– Eh bien, il semblerait bien que nous ayons commis une légère erreur d’interprétation, lança maladroitement Jonathan, un des deux employés qui lui faisaient face.
– Vous m’en direz tant ! Et qu’est-ce que vous n’avez pas compris dans ma requête alors que je l’avais formulée le plus simplement du monde ?!
– Pour tout vous avouer, on avait pas vraiment réussi à entendre ou même comprendre ce que vous nous aviez demandé à ce moment-là. Faut dire que vous appeliez d’on ne sait où et qu’on a pigé que la moitié des mots que vous avez dit. Néanmoins, on a réussi à choper au vol « campagne « , « jeu vidéo » et « politique », ce qui fait qu’on a pensé qu’il était tout à fait probable que vous vouliez qu’on fasse une sorte de campagne de prévention contre le support vidéoludique, tenta d’expliquer Sebastian, le collègue de Jonathan.
– Mais vous êtes complètement cons ma parole ! On bosse avec des studios et des développeurs pour les aider dans leurs choix marketing, à quel moment vous vous êtes dit que j’avais envie de me coller une balle dans le pied en faisant un truc pareil ?!
– Il est vrai que notre réflexion ainsi que la démarche intellectuelle qui en a découlé ont cruellement manqué de logique, remarqua Jonathan. Par contre, pourquoi le « politique » ?
– Parce que je voulais faire en sorte de contrer cette politique à la con qu’ont les médias de vouloir à tout prix diaboliser le dixième art !
– Ah… Ben, on a bien foiré… soupira Sebastian.
– Bon, je vais pas y aller par quatre chemins. Vous allez me rattraper ce merdier. Je veux le projet finalisé pour la semaine prochaine et vous avez pas intérêt à vous louper.
– Mais comment ? demanda Jonathan.
– Vous.vous.démerdez ! s’exclama Max avant de quitter la pièce, furieux. »

Jonathan et Sebastian se retrouvaient seuls et désemparés lorsque le premier demanda au second :

« J’ai pas rêvé, il nous laisse tout juste une semaine pour concevoir, mettre en chantier et réaliser une campagne de promotion complète autour du jeu-vidéo alors que celle qu’on vient de lui livrer a mis des mois à se faire, c’est bien ça ?
– C’est ça. Je crois bien qu’on est parti pour crécher ici pour les jours à venir.
– Tu penses qu’il va se passer quoi si on se loupe ?
– Hum… Game Over ?
– Et merde… »

Mickaël 

Des problèmes d’avoir un jumeau bénéfique

« Vous savez, on parle souvent du concept de jumeau maléfique : ce mec qui vous ressemble vachement et qui passe son temps à faire chier le monde et à commettre des infractions en tout genre, ce qui vous vaut des séjours au commissariat plus ou moins long parce que, évidemment, on vous accuse à sa place. Eh bien laissez-moi vous dire que c’est très gentillet tout ça, comparé à ce qu’un jumeau maléfique peut subir à cause de son propre jumeau.

Pour commencer, monsieur s’est mis en tête d’aider les gens. Si c’était pour pouvoir avoir quelque chose en échange je ne dirais rien, mais non ! Cet hurluberlu a décidé de faire ça par gentillesse, par amour d’autrui ! Non mais je me demande bien où il va chercher toutes ces idées stupides qui puent la licorne arc-en-ciel à la lavande ! Et encore, s’il ne faisait que ça ! Mais il est doué en plus le petit con ! Il réussit à aider absolument tout le monde, et sans jamais rien accepter de qui que ce soit !

Ensuite, il faut savoir qu’il aime les animaux. Vous allez me dire, « mais il a raison, c’est tout mignon les nanimaux choupinoux ! » Alors déjà, non. Un animal, c’est un truc incontrôlable qui laisse des traces partout et qui t’empêche de dormir. C’est une de mes armes de prédilections pour faire chier les gens, et je peux vous assurer qu’une personne qui entend un chat miauler toutes les minutes pendant plus de sept jours devient folle. Après c’est peut-être parce que ladite personne était ligotée dans une cave, mais je ne vais pas m’étendre là-dessus.

Et quand bien même on décide que les animaux sont mignons, allez le dire au propriétaire du zoo du coin dont les cages se sont soudainement vidées parce que Môssieur a décidé qu’ils étaient malheureux enfermés. Qu’on se le dise, c’est l’intention que je trouve abjecte, pas le résultat, je suis même jaloux de ne pas avoir eu l’idée avant lui. Et puis, je me fiche assez de ce pauvre propriétaire éploré. Non, ce qui me dérange, moi, c’est d’avoir une quinzaine de singes, deux demi-douzaines de pingouins, un vivarium rempli de serpents et d’insectes en tout genre, quatre girafes, trois grands fauves et cinq éléphants dans mon appart depuis deux semaines ! Ce serait drôle si je pouvais conduire mon jumeau chez les flics encore une fois, mais même pas ! Figurez-vous que Môssieur s’est fait acclamer par tous les activistes de la cause animale et qu’il a levé des fonds pour les rapatrier dès que possible dans leur habitat d’origine, avec les félicitations du président de la République à la clé ! Quand je vous dis que je suis à bout !

Et encore, je ne vous parle pas de sa gentillesse exécrable, de ses multiples talents et de sa capacité phénoménale à se faire des amis. C’est bien simple, une fois, un mec a laissé tomber ses clés, il les lui a rendues et aujourd’hui le type squatte pour la troisième fois de la semaine le canapé en kirugumi girafe, parce que, je cite « il ne faut pas troubler l’équilibre des bêtes ». Pas un pour rattraper l’autre, franchement ! Cela dit, ne vous inquiétez pas trop, j’ai décidé de répliquer en enfilant ma tenue de chasseur colonial. Et je peux vous assurer que ce sera pas des balles à blanc… »

David finit la lecture du dernier article du blog de son frère jumeau juste avant que l’ordi ne s’éteigne définitivement, les fils bouffés par une des lionnes qui s’était énervée dessus une bonne partie de la journée. Derrière lui, Balthazar, en kirugumi girafe, un bol de céréales à la main et un petit macaque sur l’épaule gauche, regarda tristement l’ordinateur :

« Il fout quoi ton frère ?

-Oh, il doit être en train de rager dans sa chambre…
-N’empêche, tu penses la tenir longtemps ta blague ?
-Encore un peu, c’est assez drôle de faire des crasses finalement, après tout ce qu’il m’a fait subir. Et puis j’aime bien le voir se lever le matin en espérant que les animaux soient partis, rigola-t-il, Moi je m’en fous je dors chez toi.
-C’est qu’il s’améliore notre petit ange gardien ! Et t’as pensé à mon idée ?
-Non, pour la dernière fois Balthazar, on ne va pas mettre le boa constrictor dans son lit ce soir !
-T’es pas drôle…
-Par contre j’ai pas dit que je n’avais pas planqué l’alligator dans la cuvette des chiottes…
-T’es maléfique Victor. Sourit Balthazar. »

 

Alice

Quand Dracula rencontre les Super Nanas

« ARCHIBALD PERCEVAL VON BLOOD ! Ayez l’obligeance de ramener vos fesses dans votre chambre ! TOUT DE SUITE ! »

Vous tous le savez pertinemment, lorsque votre père ou votre mère vous appelle par votre prénom complet, c’est rarement pour vous féliciter d’avoir ramené un bulletin de notes impeccable ou parce que vous avez parfaitement réussi à accomplir toutes les tâches plus ou moins ingrates qu’il ou elle avait bien pu imaginer vous confier pour remplir votre week-end. Ainsi, au moment même où PetitVampyrDu666 entendit son paternel hurler à travers le château, il savait que le résultat de sa dernière petite expérience venait d’être découvert. Ça allait chauffer sévère. Il se dépêcha donc de lui obéir. Alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans la pièce, il se rendit vite compte que ses craintes étaient fondées

« Qu’est-ce que c’est que cette chose ? demanda le Comte Von Blood en désignant un petit être assis sur le lit de son fils. Celui-ci portait une couche, avait la peau d’un bleu pastel, était blond et avait une corne en plein milieu du front.
– Eh bien, père, vous n’allez pas me croire mais c’est… Comment dire… Une très longue histoire.
– Habituellement, je vous aurais bien dit que j’ai tout mon temps mais ce n’est pas le cas présentement donc vous me faites la version courte sans simagrées sinon je peux vous assurer que ça va mal se mettre et ce, très rapidement.
– D’accord. Par où commencer ? Ah oui ! Je sais ! Vous vous souvenez quand vous m’avez dit qu’il serait bon que j’arrête de m’abrutir devant les jeux-vidéo, la TV ou mon ordinateur et qu’il serait de bon ton que je fasse quelque chose de plus productif de mes journées ?
– Bien évidemment. Où voulez-vous en venir ?
– Au simple fait que j’ai décidé de suivre ce conseil. Cherchant un moyen plus productif de m’occuper l’esprit, je me suis mis à fouiner dans la bibliothèque jusqu’à ce que je tombe sur un merveilleux ouvrage « Comment j’y suis parvenu » par le Docteur Victor Frankenstein. J’ai dévoré ce livre et me suis dit que ce serait une bonne idée de, moi aussi, tenter le coup. Malheureusement, manipuler des cadavres, c’est pas trop mon trip. J’ai donc décidé de m’y prendre autrement. J’imagine que le nom de Professeur Utonium ne vous dit rien.
– Ça me rappelle vaguement quelque chose. N’est-ce pas un personnage de dessin animé ?
– Tout juste. J’ai repris sa formule de création de la vie : du sucre, des épices et des tas de bonnes choses, tout en la combinant aux méthodes de Frankenstein. Malheureusement, n’ayant pas d’agent chimique X sous la main, ça restait une sorte de bouillasse immangeable et rien d’autre. J’ai donc dû improviser et l’ai remplacé par autre chose.
– Je vois. Et sur quel ingrédient de substitution votre choix s’est-il porté ?
– Vous n’allez pas du tout aimer mais il s’agit de… de… de sang que je suis allé chercher dans la réserve de grand-père !
– TU AS FAIT QUOI ?! »

Ouh la vache ! Ça sentait pas bon du tout ! Il était très rare que son père le tutoie. En fait, il ne le faisait qu’en deux occasions : lorsqu’il était très fier de lui et lorsqu’il était méga furax. À ce moment précis, ce n’était pas de la fierté qu’Archibald pouvait voir dans le regard de son père, bien au contraire. Il le saisit par les épaules :

« Quelle fiole as-tu prise ?!
– Je sais pas moi. Elle avait une drôle de couleur.
– D’accord mais laquelle ?!
– C’était une espèce de mauve fluo bizarroïde.
– Bon sang, ne me dis pas que t’as été assez con pour faire ça ?!
– Père ! Le petit ! s’exclama Archibald en désignant la créature.
– Est-ce que tu sais, au moins, ce que tu as mis dans ta foutue mixture ?!
– Ben, je dois avouer que non…
– Il s’agissait du sang d’une créature mythique absolument unique en son genre. Un ingrédient rare et unique au monde qui valait une véritable fortune ! Ton grand-père le gardait en cas de nécessité et toi, jeune inconscient tu t’en es servi pour créer ce… ce… ce truc !
– Père, il a un nom, vous savez.
– Ah bon ?! Parce que tu lui en as trouvé un ?
– En fait, c’est maman qui…
– Parce que ta mère est dans la confidence et elle n’a pas jugé bon de m’en parler ?! Non mais je suis le dernier à être mis au courant de ce qui se passe dans cette maison. J’imagine qu’elle a donné son aval pour que tu le gardes…
– En effet.
– Cela signifie donc que je n’ai pas droit vraiment au chapitre. Bon, il s’appelle comment ce petit gars ?
– Balthazar.
– Comme ton grand-père. C’est un choix judicieux. Enfin, je crois. Par contre, pourquoi ne pas lui avoir donné son nom complet ?
– Pour tout vous dire…
– Non parce que Balthazar Roderick Vincent, il est vrai que cela fait un peu long mais… »

Avant même qu’il ait eu le temps de finir sa phrase, deux autres êtres identiques à celui qui était assis sur le lit firent leur apparition au moment où ils entendirent leurs noms respectifs. La seule chose qui les différenciaient était la couleur de leur peau : le dénommé Roderick avait le teint écarlate tandis que celui qui avait été appelé Vincent était vert.

« Vous savez, père, dans ce genre d’expérience, le résultat vient souvent par trois… »

Quelques jours plus tard dans la chambre d’Archibald :

« Et donc, c’est le seul moyen que t’as trouvé pour faire en sorte que ton père arrête de vouloir te dire quoi faire de tes journées ? demanda Vlad, le cousin de PetitVampyrDu666.
– Yep !
– Tu crois que le jeu en valait vraiment la chandelle ? Non parce que, pour le coup, il a été plutôt raide.
– Maintenant que tu le dis, c’est vrai que 300 jours de consignation dans ma chambre, c’est salé. Mais bon, au moins, je suis peinard et puis, j’ai mes nouveaux petits frangins qui peuvent aller me chercher ce que je veux dans la baraque pendant que je reste ici. D’ailleurs, ils m’ont ramené un livre : « L’art et la manière de passer inaperçu » par l’Homme Invisible. Je sens que je vais bien m’amuser. »

Mickaël 

Quand on confie une mission à un imbécile…

— Mais c’est pas vrai, mais qu’est-ce qu’il a encore foutu, ce con ? C’était pourtant pas une mission compliquée, comment il a fait pour foirer ça ?
— On l’ignore, chef. Il n’a rien voulu nous dire à part qu’il avait, je cite, « lamentablement échoué dans l’exercice de son devoir envers l’auguste personne du Grand Leader de la Fédération ».
— Quand il joue les pompeux, c’est jamais bon signe. Bon, ouvrez-moi cette porte, qu’on en finisse.
L’assistant obéit et s’en alla ensuite sans autre mot. Le chef de la Fédération eut toutefois une fort désagréable surprise en entrant là où son homme était censé l’attendre.
— Bordel, mais c’est vide… Ah non, mais si on se paie ma tronche en prime, va y avoir des morts, je vous le dis !
— Par ici, chef !

Après un sursaut de surprise, il se dirigea droit vers l’endroit d’où semblait provenir la voix.
— Loris ? C’est quoi, ce merdier ? Et t’es où ?
— Hum, alors, comment dire…
— Je t’avais demandé de supprimer toute trace de l’autre enfoiré, me dis pas que t’as raté ça ?
— Heu, en fait… J’ai à la fois échoué et réussi.
— Va falloir que tu m’expliques, là, on n’est pas en plein débat sur la physique quantique, donc, c’est techniquement impossible d’être dans ces deux états à la fois. Et montre-toi, nom de Dieu !
— Je suis juste en face de vous, chef ! Mais je suis invisible.
— Ok, t’as décidé de te foutre de ma gueule jusqu’au bout, là.
— Mais non, c’est juste que l’autre abruti que vous vouliez faire disparaître, il est aussi un peu savant fou et laisse traîner ses fioles un peu partout. Quand j’ai vu « Invisibilité », bah, j’ai testé… Sauf que lui aussi avant que j’arrive. Bref, il n’y a donc plus aucune trace physique de lui nulle part. Voilà, je crois qu’on peut dire que j’ai réussi, sur cet aspect. Non ?…

Un lourd silence se fit pendant quelques secondes.
— Tu sais pourquoi je t’ai engagé comme nettoyeur, Loris ? Parce que t’es con comme un manche – et c’est insulter les manches – mais que tu m’as assuré que tu étais le meilleur avec un flingue à la main.
— Oui, mais bon, je ne connais personne qui ait tiré sur une cible invisible…
— Bref, tu me dis donc que t’as bu un truc qu’il fallait pas, que t’es désormais invisible et que tu sais pas comment on va régler ça, et qu’en plus, il y a type qui m’en veut à mort qui est bien vivant, en liberté, et invisible qui traîne quelque part en ville. C’est ça ?
— C’est grossièrement résumé, mais… Oui.
— …J’avais tort sur un point, en fait : t’es encore plus con qu’un manche. Bon, maintenant, on fait quoi ? On enfile des lunettes thermiques en permanence pour le repérer ?
— Ah non, pas besoin. Il est là, en fait, on a plutôt bien accroché, et il voulait voir où je bossais.
— Mon horoscope avait raison : c’était définitivement une journée de merde, conclut le chef alors qu’une lumière rouge pointait sur son front.

Anthony

Policiers-voleurs

La commissaire de police Janet Sting raccrocha son téléphone, épuisée. Le reste du commissariat n’en menait d’ailleurs pas plus large. Il faut dire que depuis ce matin-là, ils avaient dû gérer 14 vols à mains armée, 17 meurtres, 3 braquages de banques et une demi-douzaine de voitures brûlées et de bagarres. Les cellules du petit commissariat de Satilo-les-bains, sympathique bourgade paisible, étaient pleines.

Janet se passa la main sur le visage, abasourdie. C’était à n’y rien comprendre. Sa ville d’habitude si tranquille faisait face au plus haut taux de criminalité jamais recensé dans la région, et en moins de trois heures !

Le policier Cécile Marchand, fier représentant de la loi du haut de ses 56 ans, entra en trombe dans le bureau de sa chef :
« Faut envoyer une brigade, c’est le quatrième braquage de banque.
– Mais comment ils font, il n’y a que deux banques à Satilo-les-bains b*rdel !
– Les hommes présents à cause du premier braquage ont dû partir pour aider à séparer une bagarre et à repêcher le corps du bijoutier hors de la rivière chef.
– Mais c’est pas dieu possible, tout le monde est devenu taré ou quoi ?!
– Il semblerait chef. Il y a aussi eu une nouvelle bagarre devant le supermarché, apparemment on en est à trois morts.
– On a combien d’hommes valides ?
– Comme d’habitude, six, et sept si on vous compte.
– Le maire en pense quoi ?
– La mairie n’est pas accessible, elle est bloquée par les stands du grand jeu d’extérieur annuel.
– Ah oui cette conner*e ! Et personne n’a pensé à l’appeler ?
– Pas vraiment…
– M’étonne pas que toute la ville devienne chtarbée avec des policiers pareils… Passez moi le téléphone. »

Janet composa le numéro du maire et attendit sa réponse. Celui-ci ne tarda pas à répondre, complètement affolé. Janet n’aimait pas le maire. Trop jeune, elle le considérait comme un gamin inexpérimenté capable des plus belles conneries. Une fois encore, celui-ci ne la déçut pas.
« Ah Janet, heureusement vous êtes là. Je crois que j’ai vraiment merdé ce coup-ci !
– Oh non, ne vous inquiétez pas trop, après tout seule la moitié de la ville a rendue l’âme pour l’instant, pas de quoi s’alarmer…
– Oh Janet vous me rassurez ! Un instant j’ai eu peur que…
– Mais évidemment que vous avez merdé triple buse ! Mais qu’est-ce que vous avez fait bon sang ?! Je sais bien que vous êtes une référence nationale en matière de connerie, mais là vous avez battu tant de records que je ne comprends même pas comment vous avez réussi votre affaire !
– C’est… c’est à cause du grand jeu d’extérieur.
– Si vous m’annoncez que vous avez rendu tout le monde chtarbé en organisant un cache-cache, je vous préviens que je vais avoir beaucoup de mal à vous prendre au sérieux.
– En fait, c’était plus un policiers-voleurs.
– Et ?
– Je me suis un peu gouré dans les papiers à distribuer aux gens et dans les règles, enfin je crois. Pour tout vous dire je n’ai jamais vraiment joué à ce jeu, et je me suis dit que les 7 policiers municipaux suffiraient à contenir tout le monde…
– Vous leur avez dit quoi à ces c*ns b*rdel de m*rde ?!
– Qu’ils étaient tous des voleurs et que celui qui ferrait le plus grand crime gagnerait le prix de la foire. »

Janet resta muette devant la connerie profonde du maire. Celui-ci finit par demander, hésitant :
« C’est quoi les vraies règles, du coup ? »

Alice

Retour vers le futur antérieur

Vous savez, je suis un mec plutôt tolérant.Toute forme d’étroitesse d’esprit a le don de me foutre une gerbe monumentale. Je vous laisse donc imaginer ce que la connerie de certains blaireaux peut avoir comme effet désastreux sur mon système stomacal, sans oublier les migraines fulgurantes que réussissent à provoquer les abrutis sectaires de tous poils que je croise de temps en temps au boulot ou même dans la rue. Malgré tout ça, je dois avouer qu’il y a quand même deux-trois trucs qui me font dresser le poil.

Alors, j’en entends déjà deux-trois en train de gueuler comme des veaux : « Mais tu viens tout juste de dire qu’être étroit d’esprit, c’est pas bien et que les gens qui étaient comme ça te gonflaient violent, tu nous aurais donc menti ?! » Premièrement : on va se calmer illico, bande de jeunes margoulins. Deuxièmement : vous allez très vite piger pourquoi je dis ça.

Et pour y parvenir, je vais devoir vous parler de mon petit frère. Ce mec, c’est une véritable crème. Il est gentil comme tout et il est loin d’être con. Y a juste un petit souci le concernant. Souvent (Trop souvent), il se tape des trips nostalgiques bien violents. Alors là, vous vous dites : « Bah, il a le droit de faire ce qu’il veut, quand même. » Je dis pas le contraire mais quand le gars refait toute la déco de sa chambre tous les six mois parce qu’il change d’époque, ça devient vite soûlant. En moins de cinq ans, on a fait tout le XXe siècle. Je crois bien que, jusqu’à présent, le pire, ça a été sa période 70’s. Non parce que le disco avec ses couleurs flashies, ses paillettes, ses coupes de cheveux et ses fringues pas possibles entre pattes d’éph’, cols pelle à tarte et pompes compensées, c’est quand même sacrément hideux. Sans déconner, j’en ai vu passer des horreurs sans noms. D’ailleurs, à un certain moment, j’ai bien cru que ma rétine allait cramer tant ce que j’avais sous les yeux piquait.

Mais même lors de la période disco, j’ai rien dit. J’ai tenu bon. La musique ringarde à fond les ballons pendant des soirées entières, je l’ai acceptée. J’ai fermé ma gueule. J’ai encaissé chaque connerie. J’en ai bouffé du Abba, du Boney M et du « Born to be Alive » à en avoir les oreilles en sang. Sans oublier, les cadeaux qui vont avec tout ce délire. Non parce que le petit ange, il veut aussi faire profiter de sa passion à tout le monde. J’ai ainsi eu droit à une jolie paire de lunettes de soleil en étoiles pour mon anniversaire ainsi qu’une intégrale de la période disco de Dalida. B*rdel de sainte m*rde ! Quel être humain sensé offre un truc pareil ?!

Mais là, la coupe est pleine ! J’en ai ras le bol de ses âneries ! Je vais régler ça maintenant ! J’ai préparé mon argumentaire pour la confrontation, ça va chier !

« Nathan ! hurlé-je à travers la maison.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ramène tes fesses ici, faut qu’on cause ! »

Le petit frangin se dépêche de sortir de sa chambre et de rappliquer dans le salon où je me trouve. Il a dû sentir que ça allait chauffer. Il a pas l’air super sûr de lui. C’est déjà ça de gagné. Je lui laisse pas le temps d’en placer une.

« C’est quoi ça ? lui dis-je en désignant sa tête.
– Ben… Tu sais, je suis passé aux années 80 donc tu me connais, je…
– Je veux rien savoir ! C’est proprement honteux !
– Tu crois pas que t’exagères un peu ?
– Moi, j’exagère ?! Je crois bien que j’ai été plutôt cool jusqu’à présent. Je t’ai passé toutes tes lubies à la con mais là, c’est le point de non-retour alors soit tu m’arranges ça, soit je m’en charge moi-même !
– Sérieux, je peux quand même… »

Je le fusille du regard. Il comprend bien vite qu’il doit juste la boucler. Je le vois partir et j’entends la tondeuse s’actionner dans la salle de bain. Alors ouais, je suis un mec plutôt tolérant mais la coupe mulet, c’est mort ! On n’est pas des sauvages, purée !

« Et t’en profiteras aussi pour changer de froc ! J’ai pas envie de te voir te trimbaler en pantalon cuir moule-burnes toute la sainte journée ! Merci ! »

Vivement qu’il passe aux 90’s… Et m*rde, j’avais oublié les baggies…

Mickaël

Une fois, et c’est fini

Au moment d’ouvrir la porte, Milo repensa aux paroles de la vieille. Ses mots simples et remplis d’amertume l’avaient marqué au fer rouge tant elles lui semblaient vraies. S’il avait pu être à n’importe quel autre endroit ! Il aurait préféré un volcan en éruption.

Il frappa la porte de son poing, dans un instant de rage. Il n’avait jamais été courageux, d’aussi loin qu’il s’en souvienne. Mais il n’aurait jamais cru manquer un jour de courage pour ça. Le visage de la vieille réapparu dans son esprit. Un visage sale, battu par les années, et triste, immensément triste.

« Je l’ai prise il y a longtemps petit et si je pouvais je retournerais dans le passé pour me couper les mains avant que je prenne cette foutue pilule. » lui avait-elle dit.
Elle avait raison quelque part. Mais que faire ? Il l’avait déjà prise, et elle aussi. Il se souvenait des mots inscrits dans la pierre, devant la pilule, au moment de la prendre pour la première fois : « Une fois, et c’est fini. » Il était trop jeune à l’époque, trop fatigué par la vie pour réfléchir un peu. Il avait cru à un poison. Il sourit en y repensant. Bon dieu ce qu’il avait été con ! Comme si un poison pouvait finir quoi que ce soit. Il avait bien eu le temps de comprendre que la vraie souffrance était loin d’être la mort.

Non, la pilule était bien pire qu’un poison. C’était une drogue. La plus vicieuse des drogues. Une fois, et c’était fini. Tu revenais fatalement vers elle, tous les vingt ans. Impossible d’y échapper. La vieille s’était un jour attachée à une chaise et balancée dans l’océan pour ne pas avoir à la prendre. Elle avait été repêchée par hasard dans un filet de pêche, à quelques mètres des côtes, prêt du lieu où se cachait la pilule.

Milo soupira. Ce n’était même pas la peine d’essayer de lui échapper. La pilule trouverait un moyen de te faire venir à elle, quoi que tu fasses.
Il ouvrit la porte. Dans la salle sombre, elle était posée sur un piédestal, renouvelée comme à chaque fois sans qu’il ne sache pourquoi, luisante dans la pénombre. Sur le mur derrière elle, il pouvait lire l’inscription fatidique : « Une fois, et c’est fini. »

Il pesta contre lui-même. Des mots simples pourtant, et qu’il n’avait pas su comprendre. « Tout ce que je voulais, c’était mourir… » murmura-t-il en regardant douloureusement la responsable de ses malheurs.
« Pourquoi ? » sembla dire celle-ci avant de luire de plus en plus intensément. Il aurait aimé la détruire ou s’enfuir, mais ça lui était impossible. Un bruit strident s’intensifia dans ses oreilles, si fort qu’il tomba à terre en hurlant, les mains plaquées sur ses tempes, espérant le diminuer. C’était impossible et il le savait. Il était inutile de lutter contre elle. Elle le tentait, implacable, se dressant devant lui du haut de sa splendeur, irrésistible objet d’un désir qu’il aurait aimé ne pas avoir.

Pourtant, il était bel et bien là. Il ne pouvait nier les tremblements de son corps, le délice qui le parcourrait à l’idée de la prendre, oubliant presque tout le dégoût et le désespoir qu’il avait éprouvés pendant vingt ans, et qu’il allait éprouver pour vingt ans de plus. A cet instant précis, le désir, l’envie l’inondaient et il voulait la prendre. Malgré tout, il désirait ardemment cette pilule. Il se releva et se jeta sur elle avant de l’avaler goulûment. Une chaleur envahit son corps et pendant quelques secondes, il s’allongea, ivre de bonheur, tandis que les sifflements s’arrêtaient.

Le désir partit également, laissant Milo devant le fait accompli, désespéré. Elle était décidément trop forte, il ne pouvait pas lutter. Il était reparti pour vingt ans et plus encore. Ca ne s’arrêterait jamais, comme une peine qu’il ne pouvait pas purger dans un purgatoire terrestre.
Comme disait la vieille, il aurait préféré se couper les mains plutôt que de rester une seule seconde de plus immortel.

Alice

Vos cartes d’identité sont à revoir

Hey, salut, j’ai une question pour vous. Qui êtes-vous ? Non, mais, sérieusement, ne me balancez pas vos noms, je m’en fous, ça ne définit pas qui vous êtes, pas plus que vos corps. Qui êtes-vous vraiment ? Ou plutôt… Qu’êtes-vous ? Je veux dire, pourquoi êtes-vous qui vous êtes ? Pourquoi voyez-vous à travers ces yeux et pas ceux d’un autre corps, voire d’un représentant d’une autre espèce ? Bon, j’en vois déjà deux ou trois qui baillent, d’autres qui font une tête de six pieds de long… Si je vous ennuie, dites-le, hein. Ou alors, le sujet est peut-être trop complexe pour vous ? Je savais que j’avais affaire à une bande de QI bas, je n’aurais pas dû parler de ça. Ah, tiens, là, d’un coup, ce que j’ai à dire vous intéresse ? Bien, tant que vous êtes motivés, peu m’importe la méthode. Donc, reprenons !

L’identité, l’individu, la conscience, trois notions si proches, si liées, et pourtant si différentes. Nous pensons tous en avoir la définition parfaite, et pourtant, nous n’en savons finalement rien ou presque. Je dirais que l’individu est constitué par votre corps, unique par sa composition génétique, l’identité par votre nom et votre personnalité, et la conscience par tout le reste, notamment le fait que l’on soit incarné dans ce corps précis. Nous pourrions débattre de ces notions pendant des semaines, mais cela ne répondrait toutefois pas à la question originale : qui êtes-vous ?

La théologie nous dit souvent que Dieu a créé l’Homme à son image. Ne tombons pas dans le cliché disant qu’il est un bel enfoiré pour parler un peu plus profondément des choses, comme le faisait Philip K.Dick (oui, je sais, encore, mais que voulez-vous, il est incontournable) dans sa Trilogie Divine, avec le concept du « vrai » Dieu caché dans l’ombre de celui qu’on nous vend. En effet, si Dieu a créé l’Homme à son image en étant désigné comme compréhension, amour, et tout le bazar de la guimauve en vrac, et qu’il est communément admis que nous sommes la pire espèce ayant jamais existé, nous sommes face à un immense paradoxe, qui ne peut être résolu que d’une seule façon : nous sommes la création d’un Dieu malade qui se vautre dans la destruction et le sadisme, qui a créé le Dieu unique que l’on connaît pour mieux se cacher et nous éviter cette triste vérité qui nous rendrait tous fous. Oui, je me demande si ce « vrai » Dieu ne serait pas Cthulhu ou un autre de ses potes parmi les Grands Anciens… Bref.

Toutefois, le concept ne me semble pas assez poussé, alors, si on s’y mettait ? Je vous ai vus râler, derrière ! On se tait et on écoute ! Où en étais-je ? Ah oui. Donc, nous serions les créations d’un Dieu malade, sadique, et j’en passe. Et si ça ne se limitait pas à ça ? Et si nous étions tous ce Dieu ? Si notre regard n’était pas le nôtre, mais le sien, à travers les différents corps, et qu’il exprimait son amour du chaos à travers nos dissensions ? Cela pourrait expliquer beaucoup de choses, non ? Mais dans ce cas, nous sommes tous incomplets dans le monde réel, car simples fractions qui ne se regroupent jamais d’un esprit unique. Jamais ? Peut-être pas…

Car il est une circonstance où nous nous rejoignons tous : le monde des rêves, de l’inconscient, de l’onirique. Par extension, ce monde serait celui du « vrai » Dieu, la clé de notre existence, et le seul monde véritablement réel, qui cache notre seule identité : le Dieu en question, un créateur malade qui s’ennuyait et a créé un petit zoo personnel où il vient faire joujou de temps en temps.Et si on vérifiait en se plongeant dans un petit coma collectif ?

Pardon ? Le réveil ? La potentielle folie ? Détail, vous n’allez pas laisser cela vous arrêter sur la route de la vérité et de l’identité réelle. Et puis, une fois qu’on saura, je ne pense pas qu’il y aura moyen de se réveiller, donc, tous dans les modules de sommeil artificiel, allez ! Non, mais… Ne partez pas comme ça, enfin ! Ne me forcez pas à vous faire entrer sous la menace d’une arme !

Anthony

Ne jamais perdre espoir

Ne vous arrive-t-il pas, parfois, d’avoir des regrets ? Regretter est sûrement l’un des pires sentiments que l’on peut avoir car il a le don de vous ronger de l’intérieur et finit par s’imposer à vous comme l’expression même de vos échecs. Bedelia Huntington, médecin psychiatre de renom, en connaissait un rayon à ce sujet à tel point que son portrait aurait pu servir d’illustration à la définition du mot regret dans n’importe quel dictionnaire existant. Pourquoi ne pas avoir suivi Billy Paxton, le beau brun aux yeux en amande qui vivait à côté de chez elle, lorsque celui-ci lui avait proposé de fuir un beau matin de juillet 99 ?

Elle aurait sûrement vécu la plus belle aventure de sa vie. Pourquoi avoir choisi de suivre la même voie que son père plutôt que de devenir illustratrice de livres pour enfants comme elle en avait toujours rêvé ? Certes, elle réussissait à aider les autres à mieux vivre avec leurs troubles mais elle-même ne parvenait pas à vaincre ses propres angoisses. Pourquoi ne pas avoir écouté les conseils de sa mère, tout simplement ? Elle avait toujours été une personne avisée et pleine de bon sens. Pourquoi ? Pourquoi ?! Pourquoi ?!? Cette interrogation ne cessait de la tarauder et, à l’heure où j’écris ces lignes, c’est encore le cas mais peut-être plus pour très longtemps.

Bedelia était assise derrière son bureau lorsqu’elle appuya sur un des boutons de l’interphone situé à sa gauche. Un grésillement se fit entendre suivi de la voix nasillarde de sa secrétaire :
« Oui, Docteur ?
– Sally, faites entrer le patient suivant, je vous prie.
– Tout de suite ! »

Le bonhomme qui entra dans son cabinet avait l’air peu sûr de lui. La démarche balourde, il jeta un coup d’œil autour de lui avant de croiser son regard. À ce moment précis, il sembla acquérir une assurance qu’on ne lui aurait pas prêtée quelques instants auparavant. Il se précipita vers elle et manqua de s’étaler de tout son long en trébuchant sur un tapis persan :

« Monsieur Xorlux, je suppose.
– Absolument pas. Je me présente Edgar Forshire, agent des plus grandes stars de l’imaginaire, voici ma carte.
– Et que me vaut ce plaisir, monsieur Forshire ? Non, laissez-moi deviner. Votre client n’a finalement pas souhaité venir et vous venez pour vous ramasser la soufflante à sa place.
– Vous n’y êtes pas du tout. Monsieur Xorlux a grandement besoin de vos services. Suite à un traumatisme récent, il a du mal à savoir qui il est vraiment, ce qui, je dois vous l’avouer, est un comble pour un acteur de son envergure.
– Si mon concours lui est autant nécessaire, pourquoi n’est-il pas devant moi à la place à laquelle vous vous tenez présentement ?
– Mais il l’est ! Enfin, pas à ma place mais il est tout de même ici.
– Attendez. Qu’entendez-vous par « ici » ?
– Eh bien, dans cette pièce.
– Sans vouloir vous offenser Monsieur Forshire, hormis vous et moi, je ne vois personne d’autre.
– Tout le problème est là. Vous n’avez pas encore perçu sa présence et tant que vous ne l’aurez pas fait, il vous sera impossible de le voir.
– Et comment suis-je censée m’y prendre ? »

Après moult explications données par Edgar, immédiatement suivies par une salve de protestations de la part de Bedelia, celle-ci finit par céder et ferma les yeux comme demandé par son interlocuteur. Elle pensa, comme il lui avait conseillé, à un souvenir agréable. Elle n’eut pas à attendre très longtemps avant que l’incroyable ne se produise. Alors qu’elle se concentrait de plus en plus fortement, un immense fracas se fit entendre. Forshire s’adressa alors à elle :

« Docteur, à quoi avez-vous pensé ?
– À ma toute première… dit-elle en ouvrant les yeux. »
Elle s’interrompit au moment même où elle vit, au beau milieu de la pièce, un immense dragon violet à rayures roses, choucroute magenta vissée sur le crâne, lunettes de vue posées sur la gueule en train de tricoter un châle multicolore. Alors qu’Edgar courait dans tous les sens complètement paniqué, téléphone portable à la main, Bedelia s’approcha de la créature et demanda :

« Mamie Dragon, c’est toi ?
– Non, il s’agit de Monsieur Xorlux, lui répondit Edgar avant de reprendre. Il a simplement pris l’apparence de ce que vous souhaitiez voir. Un don extrêmement utile pour les tournages d’heroic fantasy ou de films d’horreur, par exemple. Cela fait d’énormes économies de moyens… En attendant, c’est la cata ! Comment on va rembourser les dégâts ?! »

Bedelia ne l’écoutait pas. L’immense bête la regardait avec bienveillance. Un flot de souvenirs heureux lui revint en mémoire. Des larmes commencèrent à apparaître au coin des yeux.
« Tu es exactement comme je t’ai toujours imaginée. Tu te souviens ? Je voulais devenir dresseuse de dragons mais papa m’avait dit que ce n’était pas possible parce que vous n’existiez pas. C’est à ce moment-là que je t’ai créée. Je voulais raconter tes aventures en compagnie de ta famille mais là encore, j’ai dû abandonner mes rêves… »

Elle posa sa main sur le ventre de l’étrange animal avant d’y poser délicatement son visage. Avant qu’elle ne puisse continuer de parler, sa « création » la prit par le col de son chemisier, la déposa délicatement sur son dos et déploya deux immenses ailes avant de s’envoler. Edgar cria alors :

« Docteur et pour votre cabinet ?
– L’assurance paiera, lui répliqua-t-elle.
– Ça d’accord mais pour les tournages de mon client ?
– Il les reprendra une fois la thérapie finie ! »
Tandis qu’elle s’éloignait de plus en plus de l’endroit où elle se tenait il y a peu, se dirigeant vers une destination seule connue de Xorlux, et que le vent faisait voler ses cheveux, Bedelia se disait qu’il était grand temps d’arrêter de regretter et de commencer à vivre.

Mickaël