La danse

Elle danse. Son corps allongé ondule autour du feu, suivant la mélodie des guitares. D’un mouvement sec, elle fait vibrer ses bracelets d’or au-dessus de sa tête. Ses chevilles tournent, les courbes de son corps sombre serpentent, elle les module au son du tambourin. Ses doigts, ses bras, son cou, ses hanches, ses épaules, ses jambes, ses chevilles sont pris d’une frénésie et bougent d’un commun accord, comme s’ils étaient chacun un corps tout entier. Pourtant, elle garde le contrôle. Elle ondule, change de position, de mouvements, feint de bouger ses bras pour ne bouger qu’une jambe, sautille, se déplace avec une vivacité époustouflante. Elle rejette sa tête en arrière, renversant ses dizaines de tresses serties de perles et sourit. Ses dents blanches brillent dans la nuit. Son corps en mouvement court presque autour du feu, gardant toujours une grâce encore inégalée à ce jour. Les autres la regardent. Elle les intimide presque, les empêche de la rejoindre. Sa danse ne se partage pas, il n’y a pas moyen de danser sur le même plan qu’elle. Elle-même ne se sent certainement pas sur le même plan qu’eux. Je l’imagine plus perdue, tout entière à sa danse, sortie du temps, de l’espace, de toute forme de conscience des autres êtres humains à côté d’elle.

Elle est belle, comme cela, dans la nuit, faisant valser son corps à la lumière du feu. Elle est loin des problèmes, loin du monde, loin de tout. Elle existe pour elle-même tout simplement. Bien sûr, des problèmes, elle en a. Bien sûr, quelque part elle a une famille, des amis, un travail peut-être, ou bien même un pays auquel elle se rattache. Bien sûr, elle aussi, le matin, lorsqu’elle allume sa télé ou sa radio, elle écoute les nouvelles, et certaines l’attristent plus que d’autres. Bien sûr, devant son miroir, elle a dû avoir des complexes un jour et peut-être même encore aujourd’hui. Mais sincèrement, est-ce que ça a une réelle importance ici ? Est-ce que, à cet instant précis, le seul monde qui existe pour elle n’est pas ce coin du feu, et cette danse frénétique, qu’elle aimerait ne jamais arrêter ?

Je pourrais l’aider. Je pourrais ne jamais arrêter cette danse ni triste ni joyeuse, cette danse qui existe parce qu’on la sent nécessaire. Je pourrais, d’un trait fatal, finir ici cette danse, la coincer dans cet espace-temps, ne lui donner rien d’autre que ces quelques lignes, ces quelques instants de pur bonheur. Je pourrais effacer ses hypothétiques problèmes, sa vie entière, à côté de ses quelques instants de danse. Je pourrais faire ça, dans ma magnanimité d’auteure. Pourquoi ne pas le faire ? Certains me diraient que c’est cruel, de réduire un personnage à peine esquissé, tout neuf, encore balbutiant, à une simple scène de danse. Pourtant, est-ce que ce n’est pas cruel de lui créer des problèmes ? La question est cruciale et je ne suis pas sûre d’avoir une réponse.

Pour l’heure, elle danse, attendant son sort. J’aime bien la voir danser. C’est comme si je pouvais me donner l’illusion de contrôler un mouvement, là où je ne fais que retranscrire une image de la danseuse. C’est bon pour l’ego disons.

Et la voilà qui danse toujours. Vraiment, la scène commence à s’allonger. Je ne peux tout de même pas la laisser là, à danser et ne rien faire d’autre ! Et son nom, sa vie, ses problèmes ? Je ne peux pas uniquement la réduire à ça.

Et pourtant elle danse, et je ne vois plus que ça. Moi aussi, j’ai une vie et des problèmes. Je devrais m’en occuper d’ailleurs. Mais voilà. La jeune fille danse loin de tout ça, et moi je la regarde procéder, totalement libre. Secrètement, je l’envie.

Alice


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2 réponses à “La danse

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