Je ne suis pas un héros

« Salut, Je m’appelle Sharon et j’espère que t’es prête à sauver le monde ! »

C’était plus ou moins de cette manière-là que Sharon Adachie, responsable de la section française d’Aide Internationale Aux Jeunes Super-Héros, s’était présentée à Lacie, il y a deux mois de cela.

En y repensant, la jeune fille se disait de plus en plus qu’elle aurait dû baffer cette drôle de femme trop souriante et s’enfuir au loin au lieu de s’embarquer dans cette histoire débile.

Le problème, c’est qu’elle ne l’avait pas fait et avait suivi, sans trop savoir pourquoi, l’imposante femme noire qui l’avait bassinée pendant tout le trajet en s’extasiant sur absolument tout ce qu’elle voyait.

Et voilà comment Lacie s’était retrouvée en haut d’un immeuble de quatre étages, tétanisée par la peur, un matelas posé en bas pour l’accueillir, à côté duquel Sharon et son associée Alexia lui hurlaient de sauter depuis dix bonnes minutes.

Le hic, c’est que Lacie ne pouvait pas. Une sorte de force invisible l’avait attrapé et la maintenait au sol, terrifiée, cherchant par tous les moyens une échappatoire. Son corps tremblait de tous ses membres alors qu’elle regardait la distance qui la séparait du sol, ainsi que d’une mort certaine. Assise sur le toit, essayant vainement de se tenir à une rambarde qui lui semblait à cet instant être l’objet le moins solide qu’il lui ait été donné de tenir entre ses mains, Lacie continuait de regarder vers les deux femmes.

Bien sûr, elle savait qu’elles ne voulaient que son bien, ainsi que celui du monde. Il faudrait bien qu’elle y arrive, à sauter du haut de ce fichu immeuble ! Pourtant, cela faisait maintenant deux mois qu’elle restait bloquée en haut chaque jour, incapable de regagner le sol.

« Lacie ! Il faut que tu y arrives, tu m’entends ? La survie du monde en dépend ! hurla Sharon depuis le sol.
– Alors le monde est dans une sacrée merde ! répliqua-t-elle sur le même ton.
– Il faut que tu croies en toi et en ton pouvoir, c’est le seul moyen !
– Je suis obligée d’avoir ce pouvoir là ? Sérieusement, je ne peux pas avoir le pouvoir de respirer sous l’eau ou quelque chose dans le genre ?
– Ce sont des choses qui ne se controlent pas, désolée !
– Ouais bah ma peur ne se contrôle pas non plus je vous signale ! »

Alexia, excédée et bien moins patiente que Sharon, hurla à son tour :

« Lacie, que ce soit clair : soit tu sautes toi-même, soit je monte et je te jette par-dessus la balustrade ! »

Lacie se figea un peu plus, désespérée. Elle détestait ne pas avoir le contrôle de son corps, c’est même ce qui la gênait le plus dans cette peur qui venait l’immobiliser chaque fois qu’elle se trouvait face au vide. Le fait de se faire pousser la terrorisait d’autant plus.

« Je ne peux pas ! hurla-t-elle à l’intention des deux femmes, Je suis vraiment désolée mais je ne peux pas faire ça ! Trouvez quelqu’un d’autre pour sauver le monde, moi je redescends !
– Non Lacie bon sang, je t’interdis de redescendre, tu m’entends ? On ne va pas y passer l’éternité, c’est juste pour vérifier ton pouvoir ! s’énerva Alexia.
– Mais vous le connaissez déjà, pourquoi vous tenez absolument à le vérifier !
– Parce qu’il va bien falloir que tu l’utilise à un moment !
– Je m’en fous je sauterai pas ! Moi ce que je veux, c’est rentrer chez moi ! J’en ai rien à cirer de sauver le monde !
– Tu dis ça sur le coup de la peur ma grande ! répondit Sharon, tentant d’être bienveillante.
– Raison de plus pour trouver quelqu’un qui n’aura pas peur. Ce sera plus utile pour tout le monde !
– Ce n’est pas possible, tu es l’élue !
– Ouais bah vous direz à celui qui les choisit de s’acheter un cerveau et des lunettes ! »

C’est uniquement après cette dernière phrase que Lacie remarqua enfin qu’elle ne parlait plus qu’avec Sharon, et que Alexia avait disparu.

« Et merde… » soupira-t-elle, résignée, juste avant que sa chef, à bout, ne la jette du haut de l’immeuble.

Pendant qu’on emmenait Lacie, en pleine crise de panique, Alexia s’avança vers Sharon, qui regardait la performance de la jeune fille sur les écrans. On la voyait vaguement voler, mais surtout crier et se cogner contre un mur à plusieurs reprises, avant de finalement s’évanouir dans les airs parce qu’elle n’avait pas réussi à reprendre sa respiration.

« Je te jure que si l’élémentaire de feu a peur des allumettes je le tue d’office… grommela Alexia. »

Alice


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Chroniques [Para]Normales N° 2 : La vie extraordinaire d’Arthur Baynton.

1880 : Naissance d’Arthur dans une maison bourgeoise du centre-ville de Londres. Un fait étrange est rapporté le lendemain dans les journaux. Alors que le temps était au beau fixe, une tempête se leva de manière inattendue. La foudre aurait alors frappé le bâtiment au moment même de sa naissance. Aucun dégât ne fut à déplorer.

1893 : Alors qu’il rentre de la bibliothèque, Arthur est pris d’un malaise. Fiévreux et toussant de plus en plus violemment, il est ramené chez lui. Le diagnostic ne tarde pas à tomber. Il a contracté la tuberculose, maladie que certains appellent encore la peste blanche. Fatigué, souffrant de sueurs nocturnes l’empêchant de se reposer correctement et ne mangeant plus beaucoup, il perd rapidement du poids. Les premiers crachats de sang ne tardent pas à faire leur apparition. Son père, médecin réputé, va tout faire pour le maintenir en vie.

1912 : Devenu un jeune avocat ambitieux, Arthur s’installe dans la ville de Southampton dans le Hampshire en 1910. Il ne tarde pas à rencontrer le succès et ouvre son propre cabinet d’avocats. Sa réputation est telle qu’on vient des quatre coins du comté pour l’engager ou pour un simple conseil juridique. Les nombreuses affaires qu’on lui confie lui permettent de rapidement s’enrichir. Il décide alors de prendre des vacances bien méritées. Ça tombe bien, il a entendu parler d’un paquebot flambant neuf amarré dans le port de Southampton. La croisière inaugurale aura lieu en avril. Il décide très rapidement de prendre un billet afin de faire partie du voyage. Il faut dire que la publicité autour de ce RMS Titanic a su le convaincre sans la moindre difficulté. Summum du luxe et de la technologie, insubmersible de surcroit, comment les choses pourraient-elles mal se passer ?

1918 : La première guerre mondiale touche à sa fin. Arthur est promu capitaine dans l’armée de sa majesté. Il participe, entre autres, à la deuxième bataille de l’Aisne. Il voit des horreurs qui ne font qu’ajouter au traumatisme qu’il a vécu six ans auparavant. La mort le frôle à chaque instant. Le bruit des balles siffle dans ses oreilles. Les explosions meurtrissent ses tympans déjà remplis des cris d’agonie de ses camarades. Il doit mener l’assaut en ce 4 juin. Il tremble. Il tente de faire un discours pour encourager ses hommes mais les mots ont du mal à sortir. Finalement, il charge, sabre au clair, en tête de ses troupes.

1946 : Âgé de 66 ans, aspirant au calme et à la tranquillité, Arthur décide de quitter l’Angleterre pour aller s’installer en Suisse. La campagne anglaise aurait pu lui suffire me diriez-vous mais il souhaitait un véritable changement d’air. C’est ainsi qu’il pose ses valises à Sierre le 5 janvier. Une vingtaine de jours plus tard, aux alentours de 18h, un violent tremblement de terre secoue la région. Pour le calme et la tranquillité, on repassera.

1963 : Vouloir faire le tour de l’Italie n’a, en soi, rien de particulièrement dangereux. Alors qu’il souhaite se rendre à Venise, Arthur décide de s’arrêter dans la commune de Longarone pour se reposer. Le même jour, un glissement de terrain fait s’écrouler deux-cent-soixante millions de mètres cubes de terre et de roches provoquant ainsi le débordement du lac de retenue du barrage de Vajont situé en amont de la localité. Des millions de litres d’eau se déversent par dessus l’ouvrage et détruisent les villages alentours, y compris celui où réside le sieur Baynton.

1980 : C’est, finalement, à l’aube de ses 100 ans qu’Arthur rejoint les États-Unis. Le 20 novembre, il est aperçu par des badauds en train de se baigner dans le lac Peigneur, un petit plan d’eau situé en Louisiane. Peu de temps après, le lac se vide intégralement suite à un accident impliquant une tête de forage. Ce fut la dernière fois qu’on entendit parler de lui.

N.B. : Si on excepte son incroyable capacité à se trouver toujours au mauvais endroit au mauvais moment, la vie d’Arthur Baynton pourrait paraître parfaitement banale. Seulement, un petit détail vous échappe. À quel moment Arthur a-t-il cessé de vivre ? Le 12 décembre 1893, il succombe après avoir contracté la bactérie nommée Mycobacterium tuberculosis. Pourtant, c’est bel et bien lui qui embarque sur le Titanic lors de son voyage inaugural. Son corps n’a jamais été retrouvé suite au naufrage. Cela ne l’empêcha pas de périr à nouveau le 4 juin 1918 d’une balle dans la tête. Mais comment-a-t-il pu, de nombreuses années plus tard, mourir à nouveau écrasé puis emporté par une vague de 12,5 millions de mètres cubes d’eau ? Une seule réponse nous vient à l’esprit. Il semblerait bien que les tentatives du Docteur Baynton pour sauver la vie de son fils aient été finalement efficaces. Un peu trop efficaces.

Mickaël

La danse

Elle danse. Son corps allongé ondule autour du feu, suivant la mélodie des guitares. D’un mouvement sec, elle fait vibrer ses bracelets d’or au-dessus de sa tête. Ses chevilles tournent, les courbes de son corps sombre serpentent, elle les module au son du tambourin. Ses doigts, ses bras, son cou, ses hanches, ses épaules, ses jambes, ses chevilles sont pris d’une frénésie et bougent d’un commun accord, comme s’ils étaient chacun un corps tout entier. Pourtant, elle garde le contrôle. Elle ondule, change de position, de mouvements, feint de bouger ses bras pour ne bouger qu’une jambe, sautille, se déplace avec une vivacité époustouflante. Elle rejette sa tête en arrière, renversant ses dizaines de tresses serties de perles et sourit. Ses dents blanches brillent dans la nuit. Son corps en mouvement court presque autour du feu, gardant toujours une grâce encore inégalée à ce jour. Les autres la regardent. Elle les intimide presque, les empêche de la rejoindre. Sa danse ne se partage pas, il n’y a pas moyen de danser sur le même plan qu’elle. Elle-même ne se sent certainement pas sur le même plan qu’eux. Je l’imagine plus perdue, tout entière à sa danse, sortie du temps, de l’espace, de toute forme de conscience des autres êtres humains à côté d’elle.

Elle est belle, comme cela, dans la nuit, faisant valser son corps à la lumière du feu. Elle est loin des problèmes, loin du monde, loin de tout. Elle existe pour elle-même tout simplement. Bien sûr, des problèmes, elle en a. Bien sûr, quelque part elle a une famille, des amis, un travail peut-être, ou bien même un pays auquel elle se rattache. Bien sûr, elle aussi, le matin, lorsqu’elle allume sa télé ou sa radio, elle écoute les nouvelles, et certaines l’attristent plus que d’autres. Bien sûr, devant son miroir, elle a dû avoir des complexes un jour et peut-être même encore aujourd’hui. Mais sincèrement, est-ce que ça a une réelle importance ici ? Est-ce que, à cet instant précis, le seul monde qui existe pour elle n’est pas ce coin du feu, et cette danse frénétique, qu’elle aimerait ne jamais arrêter ?

Je pourrais l’aider. Je pourrais ne jamais arrêter cette danse ni triste ni joyeuse, cette danse qui existe parce qu’on la sent nécessaire. Je pourrais, d’un trait fatal, finir ici cette danse, la coincer dans cet espace-temps, ne lui donner rien d’autre que ces quelques lignes, ces quelques instants de pur bonheur. Je pourrais effacer ses hypothétiques problèmes, sa vie entière, à côté de ses quelques instants de danse. Je pourrais faire ça, dans ma magnanimité d’auteure. Pourquoi ne pas le faire ? Certains me diraient que c’est cruel, de réduire un personnage à peine esquissé, tout neuf, encore balbutiant, à une simple scène de danse. Pourtant, est-ce que ce n’est pas cruel de lui créer des problèmes ? La question est cruciale et je ne suis pas sûre d’avoir une réponse.

Pour l’heure, elle danse, attendant son sort. J’aime bien la voir danser. C’est comme si je pouvais me donner l’illusion de contrôler un mouvement, là où je ne fais que retranscrire une image de la danseuse. C’est bon pour l’ego disons.

Et la voilà qui danse toujours. Vraiment, la scène commence à s’allonger. Je ne peux tout de même pas la laisser là, à danser et ne rien faire d’autre ! Et son nom, sa vie, ses problèmes ? Je ne peux pas uniquement la réduire à ça.

Et pourtant elle danse, et je ne vois plus que ça. Moi aussi, j’ai une vie et des problèmes. Je devrais m’en occuper d’ailleurs. Mais voilà. La jeune fille danse loin de tout ça, et moi je la regarde procéder, totalement libre. Secrètement, je l’envie.

Alice

Énigmes et conséquences

Antoine, 22 ans, tout juste diplômé, était, comme beaucoup de jeunes de son âgé, à la recherche d’un emploi. Il n’était pas bien regardant quant au prestige de celui-ci, il voulait juste trouver un travail honnête, lui permettant de vivre correctement. Mais cela faisait plusieurs semaines qu’il avait une activité qu’il (il faut l’admettre) trouvait bien plus palpitante qu’enchaîner les rendez-vous avec Pôle Emploi qui n’aboutissent pas.

En effet, il était depuis quelques temps en contact avec une personne qui s’était présentée sous le pseudonyme de « H ». Antoine ne connaissait rien de cette personne, si ce n’était son amour incommensurable pour deux choses : les énigmes et les meurtres. Pour certains d’entre vous, ces deux éléments n’ont absolument aucun lien. D’autres se rappelleront les jeux de leur enfance, où ils devaient résoudre des énigmes pour sauver le monde d’une fin certaine. Mais pour Antoine, le lien était tout fait : s’il résout les énigmes qui lui sont imposées par H, la cible survit. S’il ne les résout pas, elle meurt. Relativement simple, non ?

Bien évidemment, au début, lorsqu’il reçut son premier appel anonyme lui imposant une énigme, faute de quoi un meurtre serait commis, il n’y avait pas cru un instant. Ce ne fut qu’après avoir reçu des photographies d’un homme lisant son journal, puis de sa dépouille, qu’il commença à angoisser légèrement. « Les photos auraient pu être prises n’importe quand, rien ne me garantit qu’il s’agit des actes de cet homme » essaya-t-il de se convaincre alors. Mais l’édition du jour du journal télévisé diffusé en arrière-plan tendait à lui prouver le contraire. Depuis ce jour, il s’était en quelque sorte résigné à devoir résoudre quotidiennement des énigmes pour sauver la vie d’innocents. Et il devait admettre qu’il était plutôt doué pour ça, puisqu’après la première victime, toutes les autres cibles ont été épargnées.

Outre la peur et le stress quant aux conséquences que pouvaient engendrer ces énigmes, Antoine éprouvait une certaine excitation, commençant à attendre, chaque jour, une nouvelle énigme. Il s’y était en quelques sortes attaché. A ces énigmes, mais aussi à ce mystérieux H. Bien qu’ils n’eussent pas eu l’occasion de réellement échanger, il avait l’impression de commencer à le connaître, comme si ce meurtrier avide d’énigmes se dévoilait peu à peu à travers ses casse-têtes. Et plus que de simplement le connaître, Antoine commençait à ressentir une certaine fascination pour son mystérieux interlocuteur.

Ce fut au mois de mai qu’Antoine obtint son premier travail en poste fixe. Alors qu’il rentrait paisiblement de sa première journée, il consulta, comme à son habitude, sa boîte mail pour y trouver sa précieuse énigme. Mais cette fois-ci, il eut beau se torturer l’esprit, retourner la chose dans tous les sens, il n’arrivait pas à mettre la main sur sa solution. Il voyait les minutes défiler, puis les heures, puis arriva minuit. L’heure de la fin de l’énigme, ainsi que des conséquences dramatiques qui découlaient de sa non-résolution. La boule au ventre, il ne put s’empêcher de sursauter lorsque le son de la sonnerie de la porte parvint à ses oreilles, se sentant horriblement désolé pour la personne qu’il n’avait pas pu réussir à sauver.

Il se dirigea doucement vers l’entrée, tentant au mieux de se vider l’esprit et ouvrit la porte. Il n’eut pas besoin de demander à l’inconnu qui se trouvait face à lui de décliner son identité. Il la comprit bien assez rapidement à la vue du revolver qui était pointé sur lui.

« Dommage, on s’amusait bien ensemble. »

NouilleChan