Une fois, et c’est fini

Au moment d’ouvrir la porte, Milo repensa aux paroles de la vieille. Ses mots simples et remplis d’amertume l’avaient marqué au fer rouge tant elles lui semblaient vraies. S’il avait pu être à n’importe quel autre endroit ! Il aurait préféré un volcan en éruption.

Il frappa la porte de son poing, dans un instant de rage. Il n’avait jamais été courageux, d’aussi loin qu’il s’en souvienne. Mais il n’aurait jamais cru manquer un jour de courage pour ça. Le visage de la vieille réapparu dans son esprit. Un visage sale, battu par les années, et triste, immensément triste.

« Je l’ai prise il y a longtemps petit et si je pouvais je retournerais dans le passé pour me couper les mains avant que je prenne cette foutue pilule. » lui avait-elle dit.
Elle avait raison quelque part. Mais que faire ? Il l’avait déjà prise, et elle aussi. Il se souvenait des mots inscrits dans la pierre, devant la pilule, au moment de la prendre pour la première fois : « Une fois, et c’est fini. » Il était trop jeune à l’époque, trop fatigué par la vie pour réfléchir un peu. Il avait cru à un poison. Il sourit en y repensant. Bon dieu ce qu’il avait été con ! Comme si un poison pouvait finir quoi que ce soit. Il avait bien eu le temps de comprendre que la vraie souffrance était loin d’être la mort.

Non, la pilule était bien pire qu’un poison. C’était une drogue. La plus vicieuse des drogues. Une fois, et c’était fini. Tu revenais fatalement vers elle, tous les vingt ans. Impossible d’y échapper. La vieille s’était un jour attachée à une chaise et balancée dans l’océan pour ne pas avoir à la prendre. Elle avait été repêchée par hasard dans un filet de pêche, à quelques mètres des côtes, prêt du lieu où se cachait la pilule.

Milo soupira. Ce n’était même pas la peine d’essayer de lui échapper. La pilule trouverait un moyen de te faire venir à elle, quoi que tu fasses.
Il ouvrit la porte. Dans la salle sombre, elle était posée sur un piédestal, renouvelée comme à chaque fois sans qu’il ne sache pourquoi, luisante dans la pénombre. Sur le mur derrière elle, il pouvait lire l’inscription fatidique : « Une fois, et c’est fini. »

Il pesta contre lui-même. Des mots simples pourtant, et qu’il n’avait pas su comprendre. « Tout ce que je voulais, c’était mourir… » murmura-t-il en regardant douloureusement la responsable de ses malheurs.
« Pourquoi ? » sembla dire celle-ci avant de luire de plus en plus intensément. Il aurait aimé la détruire ou s’enfuir, mais ça lui était impossible. Un bruit strident s’intensifia dans ses oreilles, si fort qu’il tomba à terre en hurlant, les mains plaquées sur ses tempes, espérant le diminuer. C’était impossible et il le savait. Il était inutile de lutter contre elle. Elle le tentait, implacable, se dressant devant lui du haut de sa splendeur, irrésistible objet d’un désir qu’il aurait aimé ne pas avoir.

Pourtant, il était bel et bien là. Il ne pouvait nier les tremblements de son corps, le délice qui le parcourrait à l’idée de la prendre, oubliant presque tout le dégoût et le désespoir qu’il avait éprouvés pendant vingt ans, et qu’il allait éprouver pour vingt ans de plus. A cet instant précis, le désir, l’envie l’inondaient et il voulait la prendre. Malgré tout, il désirait ardemment cette pilule. Il se releva et se jeta sur elle avant de l’avaler goulûment. Une chaleur envahit son corps et pendant quelques secondes, il s’allongea, ivre de bonheur, tandis que les sifflements s’arrêtaient.

Le désir partit également, laissant Milo devant le fait accompli, désespéré. Elle était décidément trop forte, il ne pouvait pas lutter. Il était reparti pour vingt ans et plus encore. Ca ne s’arrêterait jamais, comme une peine qu’il ne pouvait pas purger dans un purgatoire terrestre.
Comme disait la vieille, il aurait préféré se couper les mains plutôt que de rester une seule seconde de plus immortel.

Alice


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2 réponses à “Une fois, et c’est fini

  1. Très intéressant Alice. Puis je le copier et l’envoyer à un ami, adepte d’un « atelier d' »criture » ? As tu penser à d’autres manières de formuler ce qui est dans la dernière phrase du § trois ?

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