Ne jamais perdre espoir

Ne vous arrive-t-il pas, parfois, d’avoir des regrets ? Regretter est sûrement l’un des pires sentiments que l’on peut avoir car il a le don de vous ronger de l’intérieur et finit par s’imposer à vous comme l’expression même de vos échecs. Bedelia Huntington, médecin psychiatre de renom, en connaissait un rayon à ce sujet à tel point que son portrait aurait pu servir d’illustration à la définition du mot regret dans n’importe quel dictionnaire existant. Pourquoi ne pas avoir suivi Billy Paxton, le beau brun aux yeux en amande qui vivait à côté de chez elle, lorsque celui-ci lui avait proposé de fuir un beau matin de juillet 99 ?

Elle aurait sûrement vécu la plus belle aventure de sa vie. Pourquoi avoir choisi de suivre la même voie que son père plutôt que de devenir illustratrice de livres pour enfants comme elle en avait toujours rêvé ? Certes, elle réussissait à aider les autres à mieux vivre avec leurs troubles mais elle-même ne parvenait pas à vaincre ses propres angoisses. Pourquoi ne pas avoir écouté les conseils de sa mère, tout simplement ? Elle avait toujours été une personne avisée et pleine de bon sens. Pourquoi ? Pourquoi ?! Pourquoi ?!? Cette interrogation ne cessait de la tarauder et, à l’heure où j’écris ces lignes, c’est encore le cas mais peut-être plus pour très longtemps.

Bedelia était assise derrière son bureau lorsqu’elle appuya sur un des boutons de l’interphone situé à sa gauche. Un grésillement se fit entendre suivi de la voix nasillarde de sa secrétaire :
« Oui, Docteur ?
– Sally, faites entrer le patient suivant, je vous prie.
– Tout de suite ! »

Le bonhomme qui entra dans son cabinet avait l’air peu sûr de lui. La démarche balourde, il jeta un coup d’œil autour de lui avant de croiser son regard. À ce moment précis, il sembla acquérir une assurance qu’on ne lui aurait pas prêtée quelques instants auparavant. Il se précipita vers elle et manqua de s’étaler de tout son long en trébuchant sur un tapis persan :

« Monsieur Xorlux, je suppose.
– Absolument pas. Je me présente Edgar Forshire, agent des plus grandes stars de l’imaginaire, voici ma carte.
– Et que me vaut ce plaisir, monsieur Forshire ? Non, laissez-moi deviner. Votre client n’a finalement pas souhaité venir et vous venez pour vous ramasser la soufflante à sa place.
– Vous n’y êtes pas du tout. Monsieur Xorlux a grandement besoin de vos services. Suite à un traumatisme récent, il a du mal à savoir qui il est vraiment, ce qui, je dois vous l’avouer, est un comble pour un acteur de son envergure.
– Si mon concours lui est autant nécessaire, pourquoi n’est-il pas devant moi à la place à laquelle vous vous tenez présentement ?
– Mais il l’est ! Enfin, pas à ma place mais il est tout de même ici.
– Attendez. Qu’entendez-vous par « ici » ?
– Eh bien, dans cette pièce.
– Sans vouloir vous offenser Monsieur Forshire, hormis vous et moi, je ne vois personne d’autre.
– Tout le problème est là. Vous n’avez pas encore perçu sa présence et tant que vous ne l’aurez pas fait, il vous sera impossible de le voir.
– Et comment suis-je censée m’y prendre ? »

Après moult explications données par Edgar, immédiatement suivies par une salve de protestations de la part de Bedelia, celle-ci finit par céder et ferma les yeux comme demandé par son interlocuteur. Elle pensa, comme il lui avait conseillé, à un souvenir agréable. Elle n’eut pas à attendre très longtemps avant que l’incroyable ne se produise. Alors qu’elle se concentrait de plus en plus fortement, un immense fracas se fit entendre. Forshire s’adressa alors à elle :

« Docteur, à quoi avez-vous pensé ?
– À ma toute première… dit-elle en ouvrant les yeux. »
Elle s’interrompit au moment même où elle vit, au beau milieu de la pièce, un immense dragon violet à rayures roses, choucroute magenta vissée sur le crâne, lunettes de vue posées sur la gueule en train de tricoter un châle multicolore. Alors qu’Edgar courait dans tous les sens complètement paniqué, téléphone portable à la main, Bedelia s’approcha de la créature et demanda :

« Mamie Dragon, c’est toi ?
– Non, il s’agit de Monsieur Xorlux, lui répondit Edgar avant de reprendre. Il a simplement pris l’apparence de ce que vous souhaitiez voir. Un don extrêmement utile pour les tournages d’heroic fantasy ou de films d’horreur, par exemple. Cela fait d’énormes économies de moyens… En attendant, c’est la cata ! Comment on va rembourser les dégâts ?! »

Bedelia ne l’écoutait pas. L’immense bête la regardait avec bienveillance. Un flot de souvenirs heureux lui revint en mémoire. Des larmes commencèrent à apparaître au coin des yeux.
« Tu es exactement comme je t’ai toujours imaginée. Tu te souviens ? Je voulais devenir dresseuse de dragons mais papa m’avait dit que ce n’était pas possible parce que vous n’existiez pas. C’est à ce moment-là que je t’ai créée. Je voulais raconter tes aventures en compagnie de ta famille mais là encore, j’ai dû abandonner mes rêves… »

Elle posa sa main sur le ventre de l’étrange animal avant d’y poser délicatement son visage. Avant qu’elle ne puisse continuer de parler, sa « création » la prit par le col de son chemisier, la déposa délicatement sur son dos et déploya deux immenses ailes avant de s’envoler. Edgar cria alors :

« Docteur et pour votre cabinet ?
– L’assurance paiera, lui répliqua-t-elle.
– Ça d’accord mais pour les tournages de mon client ?
– Il les reprendra une fois la thérapie finie ! »
Tandis qu’elle s’éloignait de plus en plus de l’endroit où elle se tenait il y a peu, se dirigeant vers une destination seule connue de Xorlux, et que le vent faisait voler ses cheveux, Bedelia se disait qu’il était grand temps d’arrêter de regretter et de commencer à vivre.

Mickaël


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2 réponses à “Ne jamais perdre espoir

  1. Cela faisait longtemps que je n’avais plus lus un texte des voxplumes. Cela fait plaisir que vous avez gardé vos talents. Ce texte est très chouette et laisse rêveur. Moi aussi, ça me fait penser à mon enfance, les rêves que j’avais quand j’étais gamin. Je vous souhaite une bonne continuation.

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