Pourquoi est-ce qu’on meurt ?

« Non, je ne me souviens pas de grand-chose avant ma mort. Juste que je ne me suis jamais mariée. »

Alexandra tapotait sur son genou, le regard dans le vide, concentrée, concentrée sur les faibles images, floues, qui lui passaient dans l’esprit, mais elle avait beau tendre la main vers elles, elles lui échappaient toujours entre les doigts. Devant elle, un stylo rose à la main, la Mort prenait soigneusement des notes sur un calepin, chantonnant doucement.

« Vous vous souvenez d’avoir dormi ? demanda la Mort calmement, attirant de nouveau l’attention d’Alexandra sur elle.
– Dormir ? Oh, oui. Oui maintenant que vous le dites. C’était sympa, ça, dormir. La mort, c’est comme dormir pour toujours, pas vrai ? Juste dormir et ne pas se réveiller ?
– Eeeeh… »

La Mort dodelina la tête de droite à gauche et secoua un peu la main à plat, dans un symbole universel de « pas exactement ». Alexandra soupira et toucha ses cheveux, son visage, essayant tant bien que mal de se remémorer à quoi ressemblait-elle, avant de mourir. La Mort continuait de noter soigneusement on-ne-savait-quoi, son chant se faisant de plus en plus bruyant.

« Quel âge j’ai ?
– Um ?
– Quel âge j’avais ? insista Alexandra. Quand je suis morte. »

Avec un petit bruit d’hésitation de fond de gorge, la Mort revint dans ses notes, relevant chaque page de son calepin avec une grande délicatesse. Ses orbites creux suivaient les lignes – je ne sais pas comment non plus – et s’arrêtèrent enfin avec un petit son de satisfaction.

« Vingt-cinq ans. Plutôt jeune, voilà pourquoi vous n’étiez pas mariée… répondit La Mort de sa voix très calme, revenant à sa dernière page et se remettant à écrire inlassablement.
– Mais c’est complètement injuste, s’écria aussitôt Alexandra, se redressa, s’énerva, s’agita. J’avais toute ma vie devant moi – toute – j’aurais pu faire tellement de choses – »

La Mort soupira et hocha la tête. Elle rangea son calepin quelque part dans sa grande cape noire et fit un pas vers Alexandra, qui jouait avec ses mains, nerveusement, sautant d’un pied sur l’autre, le visage pâle par l’anxiété, la colère et le décès.
« On a toujours de nouvelles choses à faire. Votre mort était un accident pour vous, par pour moi, dit la Mort, sa voix comme un murmure dans le silence sourd autour d’elles. Ça arrive, de toute façon, un jour ou l’autre. J’en suis désolée. »

Alexandra se mordit l’intérieur de la joue, baissa les yeux, remarqua alors qu’elle avait de l’herbe sous les pieds. C’était la première chose tangible qu’elle voyait depuis sa mort. Même la silhouette devant elle semblait changer de forme dès qu’on prêtait un peu trop attention à elle. L’herbe était terriblement verte, c’en était presque aveuglant. Une minuscule pâquerette poussait entre ses deux pieds.

« Et mes proches ? demanda Alexandra, presque timidement, se penchant pour cueillir la fleur, la faire tourner entre son pouce et son index, observant ses pétales trop blancs.
– Oh, ils sont dévastés, bien sûr. Ils ne s’en remettront jamais. » Alexandra grimaça et lâcha la fleur. « Mais ils continueront de t’aimer. Ils vivront et seront heureux pour toi. »

La Mort tendit la main vers Alexandra qui la prit doucement. Elles commencèrent à marcher toutes les deux, l’herbe apparaissant sous les pas d’Alexandra, disparaissant aussitôt que sa semelle eut quitté le sol inexistant. Elle suivait la Mort là où elle l’emmenait.

« Dites, pourquoi est-ce qu’on meurt ? »
Alexandra sentit son cœur s’alléger, de plus en plus, de plus en plus, comme s’il n’était plus vraiment là…
« Pour pouvoir vivre. »

La Mort sembla sourire.

Cupcake Nie


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