Écriture Traumatique – VoxPlume

Voûtée sur sa table, les yeux dans ses feuilles, Marie cherchait l’once d’inspiration qui lui donnerait l’impulsion pour démarrer le projet qu’on lui avait demandé. Il s’agissait là d’une chance de casser les codes du genre ou, au minimum, de livrer un projet efficace même si peu original. Elle avait toutefois bien du mal à démarrer, et savait en outre qu’elle n’était pas la seule sur le projet. « Je ne sais pas ce que les autres comptent faire, mais je refuse de laisser échapper cette chance. Il va falloir que je convoque tout mon talent pour ça, je suis loin d’être dans mon domaine de prédilection, pensa-t-elle… »

Là-dessus, elle se remit au travail, espérant réussir à démarrer avant que le jour se lève, elle n’avait pas envie de passer une nuit blanche devant une page de la même teinte. Rien ne semblait pouvoir la débloquer, jusqu’à ce qu’elle ait comme une illumination. Rapidement, elle se précipita sur son stylo et commença à écrire frénétiquement, sans que personne ne puisse l’arrêter. Après deux heures de travail acharné, elle acheva enfin son œuvre et la rangea soigneusement dans un dossier, avant de s’endormir.

Le lendemain matin, Marie se joignit aux autres auteurs qui travaillaient sur le même thème qu’elle. Les commentaires allaient bon train, de même que les lectures mutuelles et les compliments de bon aloi donnés aux amis, même si on n’en pense pas un mot. Marie, loin de tout ça, alla directement à la porte de la salle où attendait celle qui devait récupérer leurs textes. Un à un, tous entrèrent quand elle leur dit que c’était possible, puis, après l’avoir saluée et s’être assis, lurent nerveusement leurs productions respectives.

Marie était consternée à mesure que les lectures avançaient : pas de travaux originaux, seulement des copies de classiques, au mieux vaguement réécrites, au pire dont seuls les noms avaient été changés. Elle se disait que personne n’avait rien pris au sérieux, puis vint son tour. Nerveusement, elle lut et se rassit tranquillement, avant que le verdict tombe.
— Bon, Marie, c’était très court, on ne peut pas dire que tu aies beaucoup travaillé. Tes camarades ont fait bien mieux.
— Oui, mais ils ont recopié !
— Ils ont surtout bien produit.

Des années plus tard, Marie, jamais remise de cette révélation traumatique, enchaîne les copier/coller de romans à l’eau de rose pour une maison d’édition spécialisée dans le domaine, ayant bien retenu la leçon que l’essentiel est de produire, quitte à copier, et pas de travailler un projet original. Après tout, la seule fois où elle avait tenté, elle avait fait planter le système, absolument pas habitué à voir quelqu’un sortir du moule de ce qui était demandé par ses créateurs et son programme.

Anthony


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Une virée en Enfer – VoxPlume

Lucifer était assis à son bureau tandis qu’Azaroth et Vinrath, deux démons chargés des admissions en enfer, lui faisaient face. Ils avaient été convoqués chez le grand patron et ils savaient, l’un comme l’autre, que ce n’était pas pour les féliciter.

« Bon, messieurs, je pense que je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi vous êtes là. Je ne vais donc pas y aller par quatre chemins et vous poser directement la question qui fâche : est-ce que l’un de vous deux aurait la bonté de m’expliquer ce que c’est que ce merdier ?
– Pour être franc patron, on n’a pas la moindre idée de ce qui a bien pu se passer… lui répondit Azaroth.
– C’est une blague, j’espère.
– Malheureusement, non, avoua honteusement Vinrath.
– Messieurs, votre incompétence me scie les pattes ! Vous laissez n’importe qui entrer et vous êtes même pas foutus de me fournir la moindre explication après coup. Vous faites vraiment très fort. Est-ce que vous avez au moins un début de piste ?
– Eh bien, il y a des bruits qui courent…
– Des bruits, dis-tu Azaroth. Et quelle en est la teneur ?
– Il semblerait bien qu’elle se soit fait renvoyer des étages supérieurs car elle a foutu un boxon monstre…
– Ah, parce que, maintenant, ils nous délèguent les zigotos qu’ils n’arrivent pas à gérer ! C’est de mieux en mieux ! »

Lucifer décrocha un téléphone qui se trouvait à sa droite et composa un très long numéro. La conversation fut brève. L’autre personne ne voulait rien savoir. Cette énergumène ne foutrait plus les pieds au paradis tant qu’ils ne trouveraient pas un moyen de la rendre parfaitement inoffensive. Lucifer n’insista pas.

« Donc, c’était bien ça ! Ah je le retiens, cette espèce de… Enfin bref, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire d’elle ? Est-ce qu’on peut, au moins, la torturer ?
– Non monsieur, lui répondit Azaroth. Elle n’a rien commis durant sa vie terrestre qui pourrait justifier le moindre châtiment psychologique ou corporel. En tout cas, elle n’a rien fait volontairement parce que, comment dire, son casier est vraiment étrange. Elle a un paquet de casseroles aux fesses mais, en même temps, elle ne l’a jamais fait exprès.
– Bon sang ! Un dangereux maladroit chronique, ce genre de cas m’exaspère au plus haut point ! Est-ce qu’on peut l’embaucher pour un quelconque job dans lequel son étourderie pourrait être mise à profit ?
– Sincèrement patron, elle est trop dangereuse, même pour nous, déglutit Azaroth.
– Tu crois pas que t’exagères un peu, lui rétorqua Vinrath.
– Absolument pas ! À peine arrivée, elle a envoyé le petit stagiaire de l’accueil à l’hôpital. On sait pas trop encore ce qui s’est passé mais il semblerait qu’elle ait réussi, par je ne sais quel « miracle », à lui faire péter la sonnette de l’entrée à la tronche.
– Sans déconner ?!
– Après ça, elle a pas fait 100 mètres qu’elle a réussi à envoyer valdinguer un Minotaure de classe B dans un puits de lave. Il s’agirait d’un accident de… sac à main.
– Non ?!
– Et je te parle même pas de son passage dans le cercle de la Gourmandise. Elle a voulu cuisiner un petit truc, qu’elle a dit. Résultat des courses : il n’en reste que des ruines. Sans oublier le fait qu’on se retrouve avec un nombre incalculable d’employés traumatisés à vie.
– Quand tu parlais d’une intrusion, je pensais pas que c’était à ce point catastrophique…
– Sans déconner, tu devrais lire les mémos que je t’envoie !
– C’est pas faux… En tout cas, c’est tout bonnement hallucinant ! Tu sais qu’avec de telles compétences, elle pourrait facilement remplacer les quatre cavaliers de l’Apocalypse à elle seule.
– Sans vouloir interrompre votre charmante conversation, messieurs, relater les exploits de la petite dame ne va pas nous aider à savoir ce que nous allons en faire. »

Les deux démons ne pouvaient qu’acquiescer ce que venait de dire leur chef. Les trois se mirent à réfléchir. Les solutions étaient nombreuses mais elles étaient malheureusement toutes plus inefficaces les unes que les autres. Il en restait bien une mais cette dernière ne pouvait être employée qu’en cas de force majeure. Pouvait-on véritablement penser qu’il en s’agissait d’un ? Pour Lucifer, la réponse était des plus évidentes. Après avoir pesé le pour et le contre, il finit par déclarer :

« J ‘enclenche la procédure 667-ImIn !
– Vous êtes sûr de vous, patron ? Ça risque de gueuler sévère aux étages supérieurs… lui fit remarquer Azaroth.
– Rien à fiche. Ils avaient qu’à pas nous refiler la patate chaude.
– Je sais bien mais ça va quand même paraître suspect qu’elle survive à une telle explosion. Elle se trouvait à côté du micro-ondes quand ça a sauté.
– On se débrouillera avec le Temps et la Mort. Je suis sûr qu’ils trouveront une solution. En attendant, filez-moi son dossier. »

Azaroth s’empressa de lui donner une chemise de papier sur laquelle Lucifer donna un vif coup de tampon. On pouvait y lire « Agathe Hilbert (a.k.a. Tante Agathe) » accompagné de la mention « Renvoi définitif sur Terre ».

Mickaël

Savoir mettre l’accent – VoxPlume

Salle d’audition n°4
« Candidat 48, vous pouvez entrer, vous êtes le dernier pour ce rôle. Déclinez nom, âge et années d’expérience, je vous prie.
– Bonjour, je m’appelle Jérémy, j’ai 22 ans et j’ai tourné ma première publicité il y a quatre ans, récemment, j’ai prêté ma voix à un personnage secondaire d’un dessin animé.
– Très bien, vous venez donc pour le rôle d’un jeune homme noir, qui travaille dans un supermarché, nous vous écoutons pour la scène de la mamie et des yaourts.
– Entendu. « Bonjour madame, puis-je vous renseigner ? »

– Stop ! On arrête tout et on recommence : notre personnage est noir, il faut donc l’interpréter avec l’accent noir.
– Excusez-moi, mais qu’entendez-vous par « l’accent noir » ?
– Oh, mais vous savez, l’accent là, que les gens de chez vous ont quand ils vont au marché pour vendre des pastèques, vous savez le faire cet accent, non ?
– Pardonnez-moi, j’en suis incapable.

– Hein ? Comment ça ? C’était bien précisé sur l’annonce, on recherche un acteur noir, c’était bien évident qu’il faudrait l’accent ! Bon il faudra vous entraîner si vous voulez avoir une chance, pour le physique vous êtes parfait pour le rôle, il faudrait juste vous maquiller un peu les lèvres, elles sont trop fines je trouve. Vous pensez pouvoir chopper l’accent en une semaine ?
– Très honnêtement, ça me semble difficile, je ne vois pas trop comment faire.
– Oh, mais voyons, vous n’avez qu’à passer un peu de temps avec votre famille, la compagnie vous remboursera le billet d’avion si votre performance est satisfaisante.
– Le plus loin où je pourrais éventuellement trouver de la famille, ça serait à Clermont-Ferrand… Et personne n’a l’accent que vous recherchez parmi mes proches.
– Hein ? Mais c’est quoi ces noirs next-gen qui parlent normalement ? Bon, vous pouvez partir, on a auditionné des gens qui interpréteront sûrement mieux Mamadou que vous de toute façon. Au suivant ! On commence le casting pour le rôle de Abdel ! Cette fois je veux un bon arabe avec l’accent pour travailler dans un bar à chicha. »

Nouillechan

Quand vous êtes un Oublié de la Fantasy – VoxPlume

Le soldat poussa la porte de la taverne, qui était déjà bondée tôt dans l’après-midi. On pouvait y voir bon nombre d’autres soldats, mais aussi plusieurs civils. L’ambiance semblait calme et bon enfant, malgré quelques discussions bien animées et autres éclats de voix de ci de là. Le nouveau venu alla s’installer au comptoir et commanda une pinte d’hydromel. Son voisin lui adressa alors la parole.
— Salut, étranger ! Alors, dis-moi, qui es-tu et d’où sors-tu donc pour débarquer dans un trou aussi paumé ?

— Je suis juste un simple soldat, pas besoin de nom. J’arrive droit de la Porte du Dragon, ma compagnie s’est ramassé un de ces assauts de la part des rebelles… Je ne sais pas comment je suis arrivé ici, mais ça fait du bien de se détendre après un coup pareil. Aucun risque qu’on m’entende me plaindre. Je suis surtout inquiet pour ma famille qui ne sait sans doute rien, quoi.
— Oh, tu sais, on en est tous là, hélas. Tiens, moi, par exemple, je suis un barde. J’ai commis l’erreur de « légèrement » offenser un seigneur local à travers une de mes chansons en me disant que ça serait drôle et qu’il le prendrait bien… En exil ! Permanent et du monde entier, si tu vois ce que je veux dire ! Et j’ai atterri aux portes de cette taverne. Comme toi, je ne sais rien de plus entre les deux événements. Et c’est pareil pour tout le monde.
— Ah oui ?

— Si je te le dis ! Tu vois ce groupe d’une quinzaine de gars, là-bas ? Une attaque de dragon ! Cramés, comme ça, et ils sont arrivés ici. Ils font un peu de raffut, mais ils sont plutôt gentils ; je ne comprends pas pourquoi on leur a fait ça. Et lui, là-bas, qui boit tout seul en pleurant. Il s’est suicidé avec sa copine en mode « Notre amour est maudit, retrouvons-nous dans la mort »,et le voilà ici. Leur histoire a duré deux jours… Et ça a foutu un bordel monstre dans son royaume, tu peux me croire, on en voit encore beaucoup débarquer de là-bas en ce moment. Enfin, des exemples comme ça, tu en vois par dizaines, certains venant de territoires dont personne d’autre qu’eux n’a jamais entendu parler, jusqu’à ce qu’ils retrouvent un compatriote ou un camarade.

Le soldat avait écouté attentivement, mais il était surtout intéressé par un point précis du récit.
— Attends… Tu veux dire que tout le monde ici est mort ? Même toi ?
— C’est exactement ce que je dis. Oh, personne ne se plaint trop, on a tous joué le rôle qui nous était assigné, après tout, et à la perfection. Mais parfois, on aurait voulu un petit quelque chose en plus, quoi, une histoire, un nom.. Ne pas juste être de la chair à canon pour un quelconque scénario à développer. Enfin, ce n’est pas nous qui décidons d’être des héros ou des troisièmes couteaux… Ici, on peut raconter ce qu’on veut, c’est l’essentiel.

Le soldat réalisa soudain ce que cela impliquait pour lui.
— Attends… Mais ça veut dire que je suis…
— Ouais, mon gars. Mort, clamsé, canné, refroidi, buté, rayé de la carte, l’extrait de naissance avalé…
— Oui, bon, j’ai compris, merci ! Et il y a moyen de se plaindre quelque part ? Mon histoire n’était pas finie, bon sang !
— Tu peux aller voir à cette porte, au fond. Mais ça reste souvent lettre morte.
— Merci.

Le soldat se rendit directement à la porte sur laquelle était noté « Bureau des Plaintes » et commença à exposer ses griefs. Une réponse écrite lui parvint rapidement par la fente de la porte.

« Désolé, lut-il sur le parchemin. Ton histoire s’arrête là, comme ton rôle. J’ai décidé que, pour le bien de mon histoire, personne dans ton unité ne devait survivre à cette attaque. Je peux toujours essayer de te recaser dans une autre histoire qui précède, mais ce sera tout. Allez, bonne seconde vie !

L’auteur »

Anthony

Histoire de roleplay – VoxPlume

Emmanuel passa une main sur son front pour essuyer la sueur qui y perlait depuis quelques instants. Il faisait décidément trop chaud dans cette pièce étroite, et le fait de devoir rester assis, un crayon en main, n’aidait pas. Il regarda Mylène, toujours immobile, allongée sur le divan en face de lui, intégralement nue, un collier qui portait une gigantesque pierre précieuse au cou. Elle le regardait avec amour, heureuse d’être sa muse, celle qui allait rendre réel son art, lui donner vie.

Pour l’heure, Emmanuel n’était pas dans ce genre de disposition. Pour tout dire, il ne faisait que regarder tour à tour sa femme et le dessin, conscient de son échec. Il lui était impossible de la fixer sur le papier. Mylène, consciente que quelque chose n’allait pas, décida de le relancer :

« Dessine-moi comme l’une de tes françaises, Emmanuel ! lança-t-elle d’une voix langoureuse.
– Non, rien à faire, j’y arrive pas.
– Qu’est-ce qui va pas ?
– Ce qui va pas c’est que je sais pas dessiner !
– Mais c’est pas grave…
– Comment je suis censé me mettre dans la peau de Jack, si je ne peux pas te dessiner ?
– Tu veux qu’on arrête ?
– Oui. Je préfère qu’on trouve autre chose.
– C’est dommage, j’aimais bien être Rose… Si tu veux on peut faire la scène de la planche à la place ? Il reste des glaçons dans le frigo.
– Je n’y tiens pas particulièrement, merci…
-Oh, tu n’es pas drôle ! Tu veux qu’on joue à quoi alors ? grommela-t-elle en enlevant son collier en toc.
– J’ai peut-être une idée… »

Mylène se serra contre un chien de berger énorme en pleurant. Autour d’elle, deux mannequins déguisés en gardes la retenaient prisonnière. Elle ajusta les pans de sa longue robe blanche et regarda Emmanuel, encastré dans une boite en carton peinte en gris, lui aussi entouré par des mannequins déguisés en gardes. Il regardait sa femme, l’air désespéré.
Celle-ci courut vers lui et l’embrassa longuement avant de repartir en arrière, feignant d’être tirée par les gardes.

« Je t’aime ! lui lança-t-elle.
– Je sais. répondit-il simplement en se faisant harnacher à la boite. »
Mylène fit avancer un des gardes, et lui faisant prendre une bombe de peinture grise, entreprit d’en recouvrir son mari, qui émettait des hurlements.

« Non ! Non, ça va pas ! s’écria Mylène, exaspérée.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– Je devrais être en train de pleurer dans les bras de Chewbacca, pendant que tu te fais congeler dans la carbonite… soupira-t-elle en montrant du doigt le berger allemand.
– C’est vrai que ça fait pas très crédible…
– Je peux pas me mettre dans la peau de Leia s’il faut que je joue les autres gardes en même temps.
– Tu as raison.
– Du coup, on va jouer à quoi ?
– J’ai peut-être une dernière idée, mais il faut que tu me fasses confiance. »

Cindy poussa la porte de l’hôpital, anxieuse. Une fois arrivée devant la chambre qu’on lui avait indiquée, elle héla une infirmière :
« Excusez-moi ? C’est bien ici que se trouve Mylène Donjain ? Je suis sa sœur.
-Oui, elle est ici. Elle se porte mieux.
-Je n’ai pas très bien compris ce qui est arrivé, vous pouvez m’expliquer ?
-Je n’ai jamais vu ça, de vrais fous ! Je veux dire, tenter de danser dans un lac, je veux bien, mais tenter de faire le porté de Dirty Dancing dans un lac glacial en plein hiver, c’est de la folie ! »

Alice

Restauration sanglante – VoxPlume

Chair de Goule n° 8

Les écrivains, pour peu qu’ils deviennent assez connus pour ça, ont tendance à faire naître des vocations. Si dans la plupart des cas, ils donnent avant tout envie de faire le même métier qu’eux, dans d’autres circonstances, ils poussent les plus scolaires d’entre nous à se lancer dans l’étude de leur art. Ainsi, fasciné par l’œuvre d’Howard Phillips Lovecraft, Herbert Philgram, en devint un éminent spécialiste. Sa passion ne s’arrêta pas là puisqu’il décida d’édifier, sur ses propres deniers, un musée à la gloire de son auteur fétiche. Notre petite histoire de ce soir va s’intéresser de près à son inauguration ou, en tout cas, à ce qui se passa quelques jours auparavant :

Restauration sanglante

15 juillet 1990, 19h55, maison de Charles Graham (Meilleur ami d’Herbert), 454 Barnes Street, Innsmouth :

Charles était tout bonnement surexcité. Herbert l’avait invité à être le tout premier visiteur de son musée et il n’allait pas se priver d’un tel honneur. Il allait pouvoir contempler en avant-première des pièces rares et inédites ayant appartenu au maître de Providence. Bien évidemment, les occasions d’y retourner allaient être nombreuses. Après tout, il habitait à moins de dix minutes à pied des lieux. Néanmoins, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine fierté tant il avait l’impression d’être privilégié. Alors que 20h00 sonnait à l’horloge de son salon, il se décida à se mettre en route. En chemin, il eut la très nette impression que les rues étaient plus lugubres que d’habitude et l’aspect sinistre du bâtiment dans lequel se trouvait le musée n’allait faire qu’accentuer cette impression.

15 juillet 1990, 20h08, 75 Benefit Street, Innsmouth :

Une fois arrivé à destination, Charles se dit qu’Herbert avait vraiment choisi la baraque parfaite : immense, austère, dégageant un je ne sais quoi qui le faisait frissonner. Mais, à présent qu’il se trouvait devant la porte d’entrée, il se demanda s’il s’agissait de frissons d’excitation, d’une certaine forme d’appréhension ou tout simplement d’une bonne vieille trouille. Toujours est-il que tout cela s’annonçait des plus palpitants. Après quelques secondes d’hésitation, il finit par tirer sur la corde de la sonnette. Un cri lugubre lui parvint alors de l’intérieur. Charles ne mit pas longtemps avant de lui ouvrir. Il tenait un chandelier à la main. Après de brèves salutations, il expliqua qu’il avait rencontré quelques petits problèmes d’ordre électrique et que la lumière ne serait pas rétablie avant plusieurs heures.

Néanmoins, cela n’était qu’un problème secondaire. La visite pouvait donc avoir lieu. Lester était émerveillé. Le nombre de trésors rassemblés par son ami dépassait l’entendement. Il pouvait admirer, ça et là, des manuscrits inédits, des lettres écrites de la main de Lovecraft lui-même, des éditions originales, des objets personnels et ainsi de suite. Tant de choses précieuses étaient exposées en ces lieux que son regard finit par être happé par quelque chose qui ne collait pas avec le reste : un emplacement vide. Il s’empressa alors de poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Dis-moi Herbert, il est censé y avoir quoi dans cette vitrine ?
– Le clou du spectacle ! Un exemplaire authentique du Necronomicon !
– Tu plaisantes, j’espère. Tu sais pertinemment que c’est un ouvrage purement fictif et que…
– Justement ! Après des années de recherche, j’ai fini par découvrir qu’il n’en était rien et que Lovecraft lui-même en possédait un exemplaire. Exemplaire que j’ai réussi à trouver après de nombreux efforts et sacrifices.
– Ah bon ?! Mais c’est tout bonnement fabuleux ! Pourquoi me le caches-tu alors ?
– Eh bien, pour tout t’avouer, il n’est pas en très bon état et je n’ai, malheureusement, pas fini de le restaurer.
– Oh… Dommage…

– Malgré cet état de fait, il y a encore une chance pour que je puisse l’exposer le jour de l’inauguration mais, pour y arriver, ton assistance me sera des plus indispensables.
– Elle t’est entièrement acquise. De quoi as-tu besoin ?
– La couverture doit être refaite et certains passages ont été, en partie, effacés. Heureusement, j’ai toutes les indications qu’il me faut pour remédier à cela. Il ne me manque donc que les matériaux nécessaires pour y parvenir.
– Parfait ! Dis-moi ce que je dois t’apporter et tu l’auras demain dans la matinée.
– Pas besoin d’attendre aussi longtemps. Tu as déjà tout ce qui faut avec toi : de la peau et du sang.
– Pardon ? Je dois avouer que je ne comprends pas bien où tu veux… »

20 août 1990 (Jour de l’inauguration), 18h15, 75 Benefit Street, Innsmouth :

Alors que la petite fête organisée pour l’occasion battait son plein, Herbert observait avec fierté sa copie du Necronomicon. Un de ses amis, le professeur Marinus Chapman, s’approcha alors de lui et dit :

« Un bien beau musée que vous avez là, mon vieil ami.
– Merci, cher confrère.
– Il est bien dommage que ce bon vieux Charles n’ait pu nous rejoindre.
– Il est malheureusement occupé ailleurs et n’a pu se libérer.
– Je vois que vous lui avez dédié une plaque, dit-il en désignant l’objet en question vissé sous la vitrine du Necronomicon.
– En effet, il le méritait amplement.
– Son aide a dû véritablement vous être précieuse pour que vous lui fassiez un tel présent.
– Vous ne pouvez pas imaginer. Je crois bien qu’on peut dire qu’il y a beaucoup mis de sa personne. »

Mickaël

L’humanité court à sa perte – VoxPlume

Elle arracha le couteau de sa poitrine, un mince filet de sang s’échappant de sa plaie ouverte. Ses lèvres fendues en un large sourire, malsain, inhumain, elle releva le regard vers Inna, qui recula d’un pas, terrifiée.
« C’était censé faire mal ? » demanda la femme, gloussant.
Inna balaya la pièce du regard, cherchant quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait lui servir d’arme. Elle saisit une barre de fer, ses deux mains se crispant autour de l’objet.

« Adélaïde, murmura-t-elle. Tu n’es plus humaine. Tu sais que je n’ai pas le choix.
– Je n’ai pas dit le contraire, rit Adélaïde. En effet, tu n’auras pas le choix de mourir. »
Elle commença à tourner autour d’Inna, l’observant de ses yeux pourpres perçants. Son sang se répandait sur son torse, imbibant sa robe noire qui avait été si soignée et chérie quelques minutes auparavant.

Inna brandissait sa barre de fer devant elle, suivant nerveusement Adélaïde des yeux. Elle n’avait aucun moyen de savoir quand celle-ci allait fondre sur elle et l’attaquer, car il n’y avait aucun doute que cela allait arriver. Sa seule chance était la fuite – elle ne pouvait vraisemblablement pas blesser la femme, ou peu importe la créature qu’elle était désormais. Il n’y avait aucune issue. Les restes d’une statue tombée bloquait la seule porte. Inna ne pouvait fuir Adélaïde, qui affichait un sourire carnassier.

« Est-ce qu’il reste quoi que ce soit de ce que tu étais avant ? » tenta Inna, connaissant très bien la réponse.
Adélaïde éclata d’un rire froid, d’un rire sans vie, dont chaque éclat lancinant faisait lâcher un peu plus la prise d’Inna sur la barre de fer. Ses mains moites tremblaient, frémissaient, autour du métal, se raccrochant à lui comme à son dernier espoir. Lorsque Adélaïde cessa brusquement de rire, Inna raffermit de nouveau sa poigne. Mais elle savait que son courage n’était que vertu de sa stupidité.

« Et que penses-tu que je suis, exactement ? Un monstre ? Une créature démoniaque ? Un zombie ?
– Je penchais plutôt pour une bête surnaturelle, en fait.
– Tais-toi, aboya Adélaïde, s’arrêtant brusquement. Tu sais très bien ce que je suis. Je suis toujours humaine, je n’ai rien de différent de toi. »
Inna sentit son cœur rater un battement. Sa vision se fit floue pendant l’espace d’un instant, mais elle ravala son chagrin et ses doutes. Elle se pencha légèrement, prête à attaquer s’il le fallait. Il ne fallait pas qu’elle se fasse toucher. Le virus la contaminerait.

« C’est faux, siffla-t-elle. C’est faux. Tu n’as rien d’humaine. Tu n’es bonne qu’à la tromperie et au mensonge. »
Adélaïde parcourut le décor des yeux, plissant ses paupières, un rictus sale se dessinant sur son visage. Elle joignit les mains derrière son dos, se balançant distraitement d’avant en arrière. Puis, ses yeux pourpres revinrent brusquement sur Inna, et parcoururent de haut en bas la barre de fer qu’elle serrait contre elle avec le dernier espoir du combattant.

« Il ne sert à rien d’espérer me faire mal avec cela, susurra-t-elle. Ce n’est que de la camelote.
– Il est toujours bon d’essayer, » dit Inna, avec un petit rire jaune.
Adélaïde se remit à marcher lentement, traînant des pieds sur le sol. Elle glissait doucement, sans bruit, avec une grâce incroyable et un air mauvais qui pliait chaque trait de son visage.
« Il est toujours bon d’essayer d’éliminer les gens comme vous, répéta Inna. Si votre virus continue de se répandre, l’humanité court à sa perte.
– Tu n’as donc pas compris ? » Adélaïde hurla de rire. « Tu n’as donc pas compris ? L’humanité est déjà à sa perte. Et ce n’est pas notre faute. »
Elle sécha le faux sang qui embarrassait son costume.
« Et les artistes comme moi n’y sont pour rien, » soupira Adélaïde, comédienne de renom.

Cupcake Nie

L’Homme de Schrödinger – VoxPlume

Qu’est-ce que le réel ? Un vaste sujet. Philip K.Dick a un jour livré une réponse à travers un de ses romans. Dans SIVA, on peut en effet lire la réplique suivante : Un jour, lors d’une conférence que je prononçais à l’université de Fullerton, en Californie, un étudiant m’a demandé de donner une définition simple et brève de la réalité. J’ai réfléchi un moment et je lui ai répondu « La réalité, c’est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d’y croire ». Une réplique très intéressante, et qui vient en effet bien expliquer le réel. Par définition, celui-ci est, quelle que soit la situation. Ce n’est ni un mirage, ni une hallucination, ni même une sensation. Juste, il est, envers et contre tout. Détruire le réel est impossible, à moins de vouloir sombrer dans le néant le plus total ; et encore, si l’on tombe dans le néant, c’est qu’il existe. Et est donc parfaitement réel. Ce qui viendrait corroborer que le réel est indestructible. Je vous plonge en plein paradoxe, n’est-ce pas ? Croyez-moi, je n’ai pas fini. Continuons donc.

Le réel est donc à l’image du temps et de l’espace : il est. Immuable, indéfinissable, indestructible, les trois notions ne peuvent se séparer les unes des autres et forment un ensemble cohérent qui définit tout ce qui nous entoure. Perdre le fil de l’un revient, à terme, à perdre le fil des autres. Mais n’y a-t-il qu’une réalité ? Pouvez-vous vraiment envisager que votre réalité est plus réelle que celle de votre voisin enfermé dans un univers que vous ne pouvez pas voir ? Car, après tout, cet univers, il reste en lui, dans son esprit. Peu importe qu’il refuse d’y croire, il restera. Ce qui en fait, selon la fabuleuse définition de Dick, le réel, rien de moins. Et notre univers devient alors un pur fantasme, rien de moins que du fantastique créé de toutes pièces.

Et là, je viens de vous démontrer, si l’on considère notre postulat de base posé par la citation comme valide, l’existence totale des mondes, univers, et dimensions parallèles. Oui, la philosophie a réussi là où la science a encore du mal. Bien sûr, il est plus facile de démontrer une hypothèse de façon théorique par une succession d’enchaînements logiques que par des expériences pratiques dont les variables sont incontrôlables, mais ce n’est qu’un détail. Pour étoffer un peu, si notre univers est un fantasme et que ceux créés par nos esprits sont réels, alors, tout devient possible dans chacun d’eux. Il ne tient qu’à nous de définir la réalité, à moins que ce soit elle qui nous définisse en s’imposant à nous. Je préfère toutefois la première option.

J’imagine que vous vous demandez où je veux en venir avec ce petit laïus sur le temps, l’espace, le réel… En fait, moi aussi. Non, je plaisante, j’y viens, rassurez-vous. Le réel est donc à la fois objectif, car il est, immuable, mais aussi subjectif, car il est défini par notre propre perception, par les réglages de notre cerveau, en quelque sorte. Supposons que l’on modifie ces réglages, l’expérience du réel sera alors différente pour chacun, qui s’ouvrira à un monde différent. Et ceci implique donc la chose suivante, mes chers camarades : nous sommes tous à la fois morts et vivants. Vivants dans notre réalité, morts et fantasmés dans les autres. Le réel est quantique, donc, incompréhensible par nature. Nous vivons tous dans un film de David Lynch.
Et puisque nous sommes tous à la fois morts et vivants, il est inutile de craindre la mort, qui n’est qu’un réveil vers notre réalité. Il ne reste qu’à savoir qui est réel ou non dans cette pièce, ce dont mon fusil va se charger dans quelques secondes…

Aucun sacrifice n’est trop grand pour la science et la philosophie, voyons, laissez-vous faire.

Anthony

Jusqu’à ce que la mort ne nous sépare pas – VoxPlume

Chair de Goule n°7

Alors que notre petite anthologie macabre voit, petit à petit, son nombre de numéros augmenter, il serait intéressant de prendre des nouvelles de personnages que nous avons laissés derrière nous. Bien évidemment, le sort des vivants est, de loin, celui qui nous intéresse le plus. Les autres ayant déjà affronté leurs destins, ils n’ont plus grand chose à nous offrir, quoique les morts puissent parfois nous réserver quelques surprises. Chers lecteurs, chères lectrices, remontons le temps et penchons-nous sur ce qui est arrivé à notre toute première héroïne, Miranda Calloway, après qu’elle ait mis un terme définitif à sa vie de couple, dans notre lugubre petite histoire du soir intitulée :

Jusqu’à ce que la mort ne nous sépare pas

La pièce était d’un blanc immaculé et n’avait que peu de meubles à offrir à la vue : une table, deux chaises, un lit, une étagère remplie de livres et une table de chevet. Miranda avait refusé qu’on lui installe une télévision. Quitte à la regarder, autant que ce soit dans la salle commune en compagnie de ses camarades frappadingues. Sa chambre respirait le calme et la béatitude. Elle pouvait y feuilleter paisiblement les romans que son fils lui rapportait un week-end sur deux sans rien ni personne pour la déranger. Ceux-ci commençaient d’ailleurs à s’entasser un peu partout et l’installation de nouveaux rayonnages ne serait pas de trop.

Les événements qui l’avaient conduite dans les locaux de l’asile Markson remontaient à plus d’un an et elle avait enfin retrouvé la sérénité des jours heureux. Elle vivait ainsi chaque jour dans la tranquillité la plus absolue. S’ajoutait à cela qu’elle recevait de nombreuses visites des membres de sa famille, ce qui avait le don de la mettre de bonne humeur. Tout allait donc pour le mieux, si ce n’était le fait qu’elle s’était mise à parler seule depuis la mort de son mari. Ce fait, cumulé à celui d’avoir enfoncé un marteau dans la tête de ce dernier, ne lui donnait que très peu de chances de rentrer chez elle. Néanmoins, son psychiatre gardait bon espoir, tout comme ses enfants. Cela faisait environ deux semaines qu’elle avait arrêté d’entendre des voix, ce qui était un signe des plus encourageants. Ayant été mise au courant, Clara, son aînée, se décida à enfin aller la voir. Une fois arrivée, elle alla immédiatement voir sa mère. À peine était-elle entrée dans sa chambre qu’elle lui demanda :

« Ça va maman, tu te portes bien ?
– Merveilleusement bien et toi ma petite chérie, comment vas-tu ?
– Je vais beaucoup mieux. Par contre, je me demandais… C’est difficile à dire…
– Ah non ! Pas toi ! Tu ne vas commencer à tourner autour du pot comme ton petit frère ! s’écria Miranda.
– Je veux bien ne pas tergiverser mais, alors, tu me promets d’être franche.
– Bien sûr que je te le promets, mon poussin. Je l’ai toujours été et ça ne va pas changer aujourd’hui.
– Est-ce que tu entends encore les voix ?
– Rassure-toi, je n’entends plus rien. Pour tout te dire, elles sont parties comme elles sont venues, en un instant. C’est la durée du séjour qui, malheureusement, a été trop longue.
– Je suis heureuse de l’entendre. Et qu’en pense ton médecin ?
– Que je m’en remettrais avec le temps et beaucoup de repos.
– Merveilleux !
– D’ailleurs, elle souhaiterait s’entretenir avec toi.
– D’accord. Je vais immédiatement la voir et je reviens juste après. Une partie d’échecs te tente-t-elle ?
– Ce sera un véritable plaisir que de me confronter à toi ! »

Alors que Clara sortait de la chambre de sa mère pour aller discuter avec le psychiatre de celle-ci, une voix s’adressa à Miranda qui se retourna vers la chaise que sa fille venait tout juste de quitter :
« Ce n’est pas parce que j’ai passé les dernières années de notre vie commune à ne plus vous adresser la parole que vous devez en faire de même, cracha le fantôme d’Henry.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que vous savez pertinemment que cela ne changera rien au fait que je sois là à vous parler.
– Certes mais, peut-être qu’ainsi, on ne me prendra plus pour une folle. Un état de fait qui, je vous le rappelle, est entièrement de votre faute.
– Mais vous êtes folle ! Regardez ce que vous m’avez fait, dit-il en désignant le trou que lui avait laissé le marteau au milieu de son front.
– C’est parce que vous m’y avez poussée. Il fallait bien que je me défende ou je ne sais pas ce que vous m’auriez fait subir. Vous étiez devenu complètement fou.
– Ça, c’est votre version des faits !
– De toute manière, il n’y en a pas d’autres alors, maintenant, ayez l’obligeance de me laisser tranquille. Définitivement, j’entends bien.
– Vous pouvez toujours comptez là-dessus ! Que vous le vouliez ou non, vous allez devoir me supporter jusqu’à la fin de vos jours et vous le savez pertinemment.
– Il est vrai mais je m’en accommoderai tout en faisant en sorte d’être beaucoup plus discrète afin de ne plus me faire remarquer.
– Cela promet d’être des plus intéressants. Au fait, je me posais une petite question.
– Laquelle ?
– Pour le moment, vous pouvez m’ignorer mais qu’allez vous faire une fois que vous m’aurez rejoint dans l’Au-delà et que ce ne sera plus possible ?
– Je vous supporterai comme je l’ai toujours fait. Au pire, j’improviserai. Après tout, il doit bien y avoir quelques outils de bricolage qui traînent là-bas. »
C’est là qu’Henry sut qu’il valait mieux, pour la tranquillité de sa mort, que sa femme vive encore très très longtemps.

Mickaël

Malaise et ouverture d’esprit – VoxPlume

Maryline et Jean-Pierre formaient un petit couple, tout ce qu’il y a de plus banal. Ils vivaient dans un petit pavillon en banlieue parisienne, faisaient leurs courses ensemble tous les samedis après-midi, dînaient, chaque jour, à vingt heures pétantes afin de pouvoir suivre leur feuilleton préféré avant d’aller se coucher à vingt-et-une heures trente.
Un beau jour de printemps, les deux amoureux avaient décidé d’inviter leur amie d’enfance.

« Maryline, ma douce !
– Oui, mon chéri, qu’y a-t-il ? demanda la sus-nommée, un plumeau à la main.
– Laurine a appelé, elle viendra en compagnie de son nouvel amour, m’a-t-elle annoncé. Ils sont ensemble depuis quelques mois déjà.
– Oh, mais c’est formidable ! Moi qui craignais qu’elle n’ait du mal à se trouver un fiancé, elle est un peu trop difficile, si tu veux mon avis. Je vais, de ce pas, ajouter un couvert. »
Le soir venu, tous deux étaient à la porte, prêts à recevoir leurs invités. La sonnette retentit et Jean-Pierre ouvrit la porte, accueillant chaleureusement les nouveaux venus. Néanmoins, son sourire se transforma rapidement en une expression d’incompréhension.

« Bonjour Jean-Pierre, Maryline, ça faisait longtemps ! Je vous présente Léa.
Cette dernière tendit sa main, interceptée alors par Maryline qui demanda :
« Enchantée, pardonnez mon impolitesse mais, Laurine, n’avais-tu pas dit que tu viendrais avec ton petit-ami ?
– Oui, nous sommes ensemble depuis quatre mois aujourd’hui, j’ai pensé que ça serait une bonne occasion de vous présenter.
– Ah, commença l’unique homme de la salle. Donc vous êtes … Hum, comment dire … Euh …
– Amoureuses, oui, répondit alors Léa, légèrement confuse. Cela … dérange ?
– Oh mais pas du tout ! reprit l’hôtesse. C’est fantastique, vraiment ! Je n’avais jamais rencontré de gens comme ça auparavant, ça doit être passionnant. Venez vous installer, faites comme chez vous. »

L’apéritif s’était passé sans trop d’encombres, mis à part les questions incessantes de Maryline et les regards dérangeants de Jean-Pierre, les deux invitées réussirent tout de même à garder le sourire. Cependant, les choses se corsèrent lors du dîner.
« Et, dites-moi, reprit l’interrogatrice, juste comme ça, hein, vous n’avez pas peur que plus de gens deviennent « comme vous » ? Je ne dis pas ça en mal hein, mais il faut admettre que ça serait assez … gênant, non ? Si Dieu a créé l’Homme et la Femme, c’est pour le mieux, non ? »
Sous les hochements approbateurs du mari, les deux jeunes femmes ne répondirent pas, plongeant le reste du repas dans un malaise ambiant. A la fin de la soirée, elles repartirent, néanmoins, en faisant preuve d’une extrême politesse. En s’éloignant de la maison, Léa regarda sa compagne émettre un léger rire.

« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Ne le prends pas mal, mais je pense que ce repas était tout, sauf amusant, j’espère que tous tes amis ne sont pas comme ça.
– Ne t’en fais pas, je ris simplement de ma réponse à la toute dernière question de Maryline. »
Au même moment, dans la maison où venait d’avoir lieu la réception :
« Jean-Pierre, mon chéri !
– Oui, ma douce, qu’y a-t-il ? demanda le sus-nommé, des couverts à la main.
– Vite, aide-moi à nettoyer ces assiettes ! Et il faut désinfecter les chaises aussi ! Et tout ce qu’elles ont pu toucher, dépêche-toi ! Tu vois, j’ai bien fait de demander à Laurine si c’était contagieux, leur maladie ! »

Nouillechan