Tais-toi, et, juste, écoute – VoxPlume

Je braquai ma lampe torche dans les profondeurs obscures de la forêt. Les épais troncs d’arbres, comme des barreaux de cage, tendaient leurs mains griffues vers moi. Ma respiration était saccadée, mon cœur battait si violemment dans ma poitrine que j’eus peur qu’on l’entende. Les nerfs à vif, je pressai doucement mes pieds sur les feuilles mortes, avançant petit à petit. Une odeur nauséabonde me picotait les narines, tandis qu’un brouillard (à moins que ce ne soit de la fumée), m’empêchait de voir correctement. Chaque bruit me faisait sursauter, chaque craquement de brindille. Les ombres se faisaient gigantesques, vivantes.

Je marchai un peu plus vite. Il aurait fallu que j’appelle, je le savais, même si c’était en vain. Mais j’échouai à m’y résoudre. La peur, traîtresse, m’étouffait, se roulait en boule dans ma gorge, m’arrachant l’habilité de parler. Je restai silencieux, le plus silencieux possible, en fait, et continuai mon chemin hasardeux vers ce que j’espérais être la maison de la famille Johnson.

Un bruit me fit sursauter. J’en fis tomber ma lampe torche. Il me fallut un moment pour la reprendre, et tendre le bras vivement, tournant sur moi-même pour identifier la source du bruit. Il me parvint de nouveau : c’était un sanglot. Je pris une grande inspiration, les mains tremblantes, et, d’une voix qui ne me semblait pas mienne, j’appelai :
– Il y a quelqu’un ?
D’abord, seul le silence me répondit. Puis, une voix d’enfant timide s’éleva, quelques arbres plus loin :
– Je… Je suis là.

Je me précipitai vers la source de la voix, manquant trébucher sur des racines et des mottes de terre. La lumière de ma lampe torche illumina le gamin, l’aveuglant momentanément. Je me figeai.

Il était couvert de sang. Son petit corps était recroquevillé à la cime d’un arbre, tremblant de tous ses membres, des larmes froides coulant de son œil gauche.
Du vomi remonta le long de ma trachée quand je vis son autre œil. Une aiguille y était plantée, le perçant de part en part. Du sang avait coulé de l’orbite abîmé, dégoulinant le long de sa joue. Il serrait dans ses bras un autre enfant, immobile, le regard fixé vers les étoiles, brillantes en lueur d’espoir dans le ciel sombre.
– Merde ! Putain de merde, jurai-je. Je vais appeler l’hôpital, d’accord ? T’inquiètes pas, tout va bien se passer, je vais appeler les urgences. Comment tu t’appelles ?
– Christopher. Je vous en prie, n’appelez pas les urgences. Tout mais pas ça, je vous en conjure.
Mes doigts s’immobilisèrent sur les touches du clavier de mon téléphone. Je relevai mon regard vers l’enfant blessé. Il était parcouru de violents sanglots, qui secouait tout son corps fragile. De la faible lueur de ma lampe torche, je remarquai alors la forme d’un corps étendu, quelques mètres derrière lui.

– Je suis tellement désolé… sanglota Christopher, serrant un peu plus fort le corps de l’autre, toujours neutre, plongé dans son observation des constellations.
– De quoi ?
– Tais-toi. Tais-toi, et, juste, écoute, pleura-t-il, sa voix déchirée. J’ai tué Maman. J’ai tué Maman, j’ai pris un couteau et je l’ai poignardé. Elle hurlait toute la journée, elle m’a fait mal, elle a fait mal à William. (Il montra l’autre enfant.) J’en pouvais plus. Je n’y arrivais plus. Alors j’ai… j’ai pris le couteau dans la cuisine, qu’elle utilisait pour me menacer. Je l’ai pris, et… et je l’ai planté dans son dos. Encore, et encore, et encore.
Il se recroquevilla encore plus. Ses larmes tombaient sur la chemise de William. Les sanglots qu’ils poussaient se transformaient en cris de désespoir. Un appel à l’aide, qui était venu bien trop tard.

– Avec William, on a dit qu’on allait voyager dans les étoiles. Alors quand elle a essayé de lui faire du mal, je l’ai protégé. Je l’ai protégé, maintenant c’est bon, on peut le faire. On va pouvoir aller dans dans les étoiles, maintenant, hein ?
S’étouffant dans ses propres sanglots, il serra le cadavre de William tout contre son torse.

Cupcake Nie


Annonces Google

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *