De l’art d’excuser un retard – VoxPlume

Je déglutis face au regard énervé du prof. Enfin, comme dirait ce même professeur, énervé est un euphémisme. Le mot le plus juste serait « pressante envie d’étrangler le cou de mon élève ».
En même temps, c’est plus ou moins compréhensible. Une demi-heure de retard, ça a tendance à en énerver plus d’un. Surtout quand ce n’est, ni la première, ni la dernière fois que cela arrive.
« Donc William, quelle est la raison de votre retard ? »
Je regarde le prof et ma classe. Il est exactement 9h03 et j’ai moins de quelques secondes pour trouver une excuse viable.
« Alors, vous allez pas me croire mais… »
En effet, là c’est mal barré.
« Je sortais de chez moi quand… »

Rictus sarcastique du prof, rire des élèves.
« Tout d’un coup, un mec s’écroule devant moi. Alors moi, je décide d’appliquer les cours de secourisme de mme. Guillemet… »
Toujours rejeter la faute sur un autre prof. Toujours.
« Bref, là, le mec me dit dans un râle d’agonie qu’il doit absolument livrer un colis extrêmement important à un quidam… »

Réutilisation du vocabulaire appris en cours, fait.
« Donc moi, dans un acte de gentillesse et d’empathie, je décide de livrer le paquet à sa place, vu que le gars venait de partir aux urgences. Et là, problème : le gars m’avait pas donné l’adresse. Oui je sais, c’est un peu con… »
On ne parle pas assez des bienfaits de l’auto-dérision.
« Du coup, je fonce vers l’hôpital, parce que bien sûr, j’allais pas garder le paquet avec moi, fallait que je le rende au type, vous comprenez ? »

Un regard vers la classe. Ca va, ils ont l’air de plutôt bien prendre mon histoire.
« Là, j’arrive et on me dit qu’il est mort. Moi, je sais pas où me mettre, mais j’ose pas partir et le laisser seul. Une fille débarque en larmes et demande à le voir. Moi, je me dis que ça doit être une personne de sa famille et que je peux lui donner le paquet et m’en aller… Le truc, c’est que pas du tout !

Rebondissement, très bon ça le rebondissement.
« En fait, la fille, c’était sa meilleure pote depuis la maternelle. Je le sais parce qu’elle s’est lancée dans la biographie complète du mec. Moi, j’ai pas voulu l’arrêter, par politesse ! Et du coup, j’ai compris que le type, il bossait plus ou moins pour le gouvernement et que le paquet, selon elle, devait contenir un truc super important ! »

Regard vide du prof. C’est presque gagné.
« Et là, arrive la sœur. Mais attention ! Pas la sœur du mec, la sœur de sa pote qui était venue la consoler. Parce qu’en fait le mec avait pas de famille. Du coup, la fille (la sœur, hein, pas la pote) se met à m’expliquer l’arbre généalogique de l’autre qui était mort juste à côté, et c’est là que j’apprend qu’il était en fait le descendant d’un ancien seigneur français qui avait été décapité pendant la révolution. Mais c’est pas tout ! Parce que le type, du coup, son ancêtre a servi dans l’armée au temps de Napoléon, avec pour mission de le tuer pour réinstaurer la monarchie ! Et là, c’est pas fini. De fil en aiguille, la fille m’apprend que chaque membre de la famille du gars avait été lié à des hommes politiques plus ou moins importants. Son discours dure bien vingt minutes, hein ! C’est là que l’autre fille qui disait plus rien m’a pris le paquet et l’a ouvert… »

Allez, plus c’est gros, plus ça passe.
« Et là, je vois débarquer des dizaines de militaires qui essaient de récupérer le paquet. Alors moi, je me suis dit qu’il fallait mieux que je parte, que la politesse ça allait bien deux minutes mais que fallait quand même pas pousser. Du coup, je sors de l’hopital et là je vois une fille qui me dit de monter dans sa voiture. Moi, vous pensez bien, je veux pas monter et je lui demande qui elle est. Et en fait, c’était la sœur du mec ! Parce qu’en fait, il avait une sœur, mais l’autre fille elle le savait pas parce que c’était une sœur cachée qui avait disparu de la circulation pour mieux pouvoir travailler. J’ai pas compris dans quoi elle travaillait mais ça ressemble à de l’espionnage. Du coup, je monte dans sa voiture et… »
La sonnerie retentit dans tout le lycée. J’adresse un grand sourire au prof avant de ressortir. De loin je l’entends murmurer :
« La troisième fois ce mois-ci, faut vraiment que j’arrêtes de me faire avoir… »

Alice


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