Quand les murs murmurent – VoxPlume

« Les murs ont des oreilles ». C’est un dicton que nous avons tous entendu au moins une fois. Il nous dit, en termes un peu flous, de faire attention à ce que l’on raconte, qui sait le nombre de gens qui ont entendu la discussion, sans qu’on le sache ?
Cependant, si ce dicton s’était révélé particulièrement vrai dans le milieu de Eve, vingt-deux ans, agente secrète, elle avait également appris que les murs ne possédaient pas seulement des oreilles, mais également des yeux, et surtout des bouches.

Eve réajusta le col de son manteau, jetant un regard aux alentours pour vérifier que personne d’inopportun ne l’observait. Ses yeux perçants observèrent la rue avec une précision et un savoir-faire qui ne cessaient d’impressionner. Satisfaite, Eve releva le menton, et fit de plus grands pas encore.
– Bon, donc, tu tournes à droite au prochain croisement, fit le coéquipier d’Eve dans son oreillette (coéquipier, qui, par une coïncidence drolatique, se nommait Adam).
Elle exécuta la demande, et se retrouva dans une rue bondée. De nature discrète, elle n’eut aucun mal à se faufiler entre les passants sans attirer l’attention. Malgré les paroles dénuées de sens que Adam grommelait dans son oreille tandis qu’il cherchait une information visiblement difficile d’accès, Eve n’avait aucun mal à se focaliser sur sa mission. Celle-ci était simple, rapide, et ne présentait pour l’instant aucune difficulté.

Plus elle approchait de l’objectif, et plus Eve se sentait soulagée. Elle pourrait bientôt rentrer chez elle et se reposer, du moins jusqu’à la prochaine mission. Alors qu’elle tournait, cette fois-ci à gauche, elle permit même à un mince sourire de s’étirer sur ses lèvres.
– Merde ! hurla Adam, la tirant de son instant de joie. Putain de chèvre sur un tricycle qui danse la java en lisant du Kant !
– Ah ben, elle est nouvelle celle-là, murmura Eve, en continuant de marcher tout droit, gardant un visage parfaitement neutre.
Elle attendit patiemment que Adam ait fini sa crise. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était pressée, impatiente, et Eve décela un soupçon de peur. Il siffla entre ses dents, et elle put parfaitement imaginer son visage convulsé alors qu’il la mettait en garde :
– Ils savent. Tu es suivie.

Eve, malgré ses efforts, sentit son visage changer d’expression très rapidement. Son rythme cardiaque s’accéléra et ses jambes menacèrent de lâcher sous son poids. Après une analyse rapide, elle conclut qu’elle avait peur. Elle décida cependant de ne pas accélérer l’allure. La rue autour d’elle était toujours bondée, il y avait peu de chance que quoi que ce soit ne soit tenté. Mais cela ne voulait rien dire – elle avait étudié de près les mécanismes de la foule, et elle savait à quel point elle était en danger, même là.
D’un geste qu’elle fit apparaître comme nonchalant, elle fit mine de regarder sa montre, vérifiant à la place le miroir qui y était inclu. Elle repéra un homme, la trentaine, avec un pantalon large et un beanie vissé sur la tête. Il aurait pu passer pour n’importe quel badaud, s’il ne la fixait pas de ses yeux clairs.

– OK, on ne panique pas. Tu paniques toi ? Parce que moi je ne panique pas, rit Adam très nerveusement, indiquant ainsi qu’il paniquait complètement. On va faire ça simplement : dans deux croisements, tu tournes à droite. Là, il y aura un mur en pierres, à côté de la maison numéro 32. Le message est planqué quelque part entre deux roches dans ce mur. Prends ton temps. J’envoie quelqu’un te chercher là-bas. Quand je te ferai signe, tu y vas, tu attrapes le message, tu sautes dans la voiture. Et c’est réglé. Simple. Facile. Rien d’inquiétant.
Eve leva les yeux vers le ciel d’un bleu azur. Il y avait une très bonne raison pour laquelle Adam ne faisait jamais du travail de terrain : à chaque imprévu, il perdait totalement le contrôle de lui-même, et se mettait dans un état pas possible. On aurait cru que ça ferait de lui un mauvais agent secret, mais non, il était un merveilleux stratège, et un petit prodige dans presque tout le reste – Eve, bien qu’agacée par son attitude sensible, savait qu’elle avait besoin de lui.
Elle repéra un magasin, à quelques mètres de là. Décidant que ce serait un bon moyen pour patienter, et peut-être même plonger l’homme qui la suivait dans la confusion, elle s’y engouffra, sans même regarder de quoi il s’agissait.

Ses yeux se plissèrent, et sa bouche se tordit en une grimace incontrôlable. Elle était tombée sur une bijouterie. Eve trouvait tous ces accoutrements brillants parfaitement ridicules, et haïssait avec une ferveur exagérée chaque personne qui en faisait son métier. Lorsqu’elle rentra, le vendeur lui fit un grand sourire qu’elle ne renvoya pas. Et puis quoi encore ?

Faisant mine de s’intéresser aux articles exposés, elle profita du reflet sur les vitres de protection pour regarder derrière elle. L’homme au beanie était adossé contre un mur, au trottoir en face. Il consultait son téléphone avec les sourcils quelque peu froncés.
Eve resta ainsi quelques minutes, à tourner en traînant les pieds dans cette bijouterie infecte, rejetant toujours les approches accueillantes du vendeur. Elle n’avait jamais été plus soulagée que lorsque Adam lui chuchota :
– OK, go ! Maintenant, fonce !

Elle n’en demanda pas plus. Sans même dire au revoir, elle sortit hors du magasin à la vitesse d’un boulet de canon. Ses jambes la portant à une vitesse qu’elle ne pensait même pas pouvoir atteindre, elle fonça, n’accordant pas un regard à l’homme au beanie qui redressa vivement la tête quand elle passa devant lui.
Si cela n’avait pas été trop suspect, elle se serait mise à courir. Elle tourna au croisement, et soupira de soulagement en voyant apparaître un mur de pierres à sa droite. Le longeant, elle l’observa rapidement, le scannant de haut en bas. De ses lèvres généralement pincées s’échappa un léger cri de victoire lorsqu’elle aperçut une boule de papier, coincée entre deux pierres. Elle l’attrapa et la fourra dans sa poche d’une main tremblante, se retournant avec un large sourire sur les lèvres, prête à bondir dans la voiture qui l’attendait…
Et qui n’était pas là.

Eve déglutit bruyamment. Un bruit strident retentit dans son oreillette. Elle la retira précipitamment, de peur de devenir complètement sourde. Le sifflement aigu ne s’arrêta pas. La communication avait été coupée, d’une façon ou d’une autre. Eve poussa un grand soupir et se passa la main sur le visage.
Sa respiration fut coupée court lorsqu’un canon de pistolet se posa contre sa tempe. Un murmure aux relents de joie malsaine lui chuchota :
– Si tu cries, je te flingue. Si tu ne cries pas, je te laisse lire le message avant de te flinguer.
Eve hocha la tête. Elle n’était pas une femme du genre sentimental, et même alors que sa mort était imminente, elle flancha à peine. Sa main alla piocher le bout de papier dans poche, et le sortit. Elle le regarda, et poussa un autre soupir.

– Je vais me faire tuer juste pour ce bout de papier, observa-t-elle avec calme.
Elle savait qu’elle allait mourir, de toute façon. Elle avait accepté ça dès le début de sa formation d’agent, il y avait bien des années.
– Lis-le, siffla l’homme entre ses dents.
Le cœur battant dans une valse effrénée, Eve déplia le papier. Les yeux très légèrement embués, elle lut les derniers mots qu’elle ne lirait jamais :
« Ta mér et teleman grosse ke kan elle sote les dinosore ils sétégne 1 2éme foi MDRRRRR »

Cupcake Nie


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