Un mort increvable – VoxPlume

Chair de Goule n° 2

Il peut parfois s’avérer extrêmement complexe de se débarrasser de quelqu’un. C’est particulièrement le cas lorsque cette personne est morte et refuse obstinément de le rester. Cette situation a de quoi surprendre, n’est-il pas ? Impossible, vous dites-vous ? Pourtant, c’est bien ce qui est en train d’arriver au protagoniste de notre conte de ce soir, un courtier en assurance particulièrement retors confronté à :

Un mort increvable

« Quatre fois que je te bute ! Quatre fois ! Est-ce que tu vas finir par te décider à clamser définitivement, bordel de dieu ?!
– Edwin, mon vieux, tu devrais éviter de t’énerver, c’est mauvais pour ton cœur.
– Mais je t’emmerde mon petit pote ! J’ai pas de leçons à recevoir d’un mec à qui j’ai collé un balle entre les deux yeux !
– Entre autres…
– Oui, entre autres ! »

Edwin Winchester était recroquevillé dans un fauteuil miteux flanqué dans un coin de son bureau,. Il avait un pistolet dans les mains. Marvin Harlington, son associé, lui faisait face. Le fait est que, comme vous avez pu le deviner, il ne devrait normalement pas se trouver dans cette pièce. Pour tout dire, vu son état de décomposition avancé, sa place était, indiscutablement, dans une tombe. Ceci étant dit, il faut savoir que Marvin n’avait jamais apprécié les espaces trop confinés. C’est peut-être pour ça qu’il refusait obstinément de rester dans son cercueil. À moins que ce cadavre ambulant n’ait autre chose en tête. Si tant est, bien évidemment, qu’on puisse avoir quelque chose en tête avec un trou du diamètre d’une balle de golf qui vous la traverse mais là n’est pas la question.

« Tu m’excuseras Edwin, mais je trouve ta réaction un peu disproportionnée…
– Disproportionnée ? Personnellement, je la trouve parfaitement naturelle ! Bon sang de merde ! Tu es mort ! T’as rien à foutre là ! Reste dans ta fichue tombe !
– Sincèrement, je vais finir par croire que tu n’es pas heureux de me revoir.
– Et ça t’étonnes ?! »

Edwin était un magouilleur de compétition. Il avait arnaqué nombre de personnes et s’était toujours arrangé pour que les assurances dont ils étaient les clients ne soient jamais au courant, quitte à les faire taire définitivement. Marvin, bien qu’étant son collègue, n’avait pas été mis dans la confidence. La raison tenait en un mot tout simple mais qui répugnait Edwin au plus haut point : l’honnêteté. Du coup, lorsque Marvin a découvert les agissement de son comparse, il a souhaité le dénoncer. Ce geste, bien que parfaitement honorable, lui valut un aller-simple du cinquième étage au trottoir en partance direct de la fenêtre du bureau où il se trouvait à l’heure actuelle. Par la suite, et ce malgré un enterrement en bonne et due forme, il revint faire un petit coucou de temps en temps à son ex-confrère. Ces visites, qui en d’autres circonstances seraient passées pour de délicates attentions, se soldèrent par :
– un coupe-papier planté dans l’œil
– une balle de revolver lui traversant le crâne
– un passage éclair sous les roues d’un quinze tonnes
Alors qu’il semblait perdu dans ses pensées, Marvin ne remarqua pas qu’Edwin s’était levé et se tenait derrière son bureau. Il reprit la parole :

« Tu sais ce qui m’a traversé l’esprit lorsque j’ai fait cette chute ?
– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?!
– Il est vrai que tu n’as jamais vraiment été du genre curieux. Malgré cet état de fait, je tiens quand même à te le dire. Vois-tu, à mesure que je voyais le macadam se rapprocher, j’ai eu l’occasion de penser à tout un tas de choses. J’ai réfléchi à toutes les erreurs que j’avais commises ainsi qu’à tout le mal que j’avais pu faire de manière volontaire ou involontaire et, juste avant de toucher le sol, une idée m’est venue. Il fallait que tu vives la même chose que moi. Je me suis dit que cela t’aiderait sûrement à changer, si ça ne te tuait pas. Depuis ce moment précis, j’ai tenté en vain de te revoir afin de te faire connaître la même expérience mais tout s’arrête ici et maintenant. J’ai beaucoup trop lambiné. »
Marvin s’approcha petit à petit de Edwin tandis que celui-ci reculait dangereusement vers la fenêtre située dans son dos.
Deux jours plus tard :

« T’es sûr de toi Teddie ?
– Ouaip, comme je le pensais, il s’agit, au mieux, d’un stupide accident, au pire, d’un suicide. La fenêtre était grande ouverte. La trajectoire que le corps a effectué montre que le malheureux n’a pas été poussé mais qu’il a lui-même sauté ou qu’il a basculé. De plus, le bureau était fermé de l’intérieur.
– Tout concorde pour étayer cette thèse, donc.
– En effet. Il y a, néanmoins, un truc qui chiffonne.
– Tu te demandes pourquoi il a tiré alors qu’il n’y avait personne d’autre dans la pièce ?
– Il y a ça oui mais ce n’est pas ce qui me dérange le plus.
– C’est quoi, alors ?
– Vois-tu, lors de mes prélèvements, j’ai trouvé un peu partout des traces de liquide de décomposition et pas la moindre trace de cadavre. C’est bizarre…vraiment bizarre. »

Mickaël


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