Précieux souvenirs – VoxPlume

« …et, assise sur la banc il y a une vieille dame qui tient son petit chien dans ses bras…
– Pas si vite pas si vite! tempéra le voisin de lit en faisant courir son pinceau sur sa feuille qui commençait à gondoler.
– Pardonnez-moi si je vais trop rapidement… s’excusa le vieil homme en repositionnant son oreiller. C’est vrai qu’après tout je suis un peu les yeux qui vous permettent de tromper l’ennui de l’hospitalisation. D’ailleurs, votre jambe va mieux? Je ne vous l’ai pas demandé… »

Le peintre redressa la tête pour lui offrir un sourire.
« Double fracture du tibia! Heureusement que vous êtes là, je peux continuer à peindre les paysages même sans pouvoir distinguer ce qu’il y a par la fenêtre. Vous disiez donc ?
– Ah désolé mon bon ami, mais je crains que votre sujet ne soit parti.. reprit le vieil homme en reposant ses yeux sur la fenêtre. Par contre je vois non loin un petit troquet à la devanture bleu outremer. J’y vois beaucoup de monde pour la saison, en même temps il fait doux. C’est vrai que nous n’avons pas eu de neige. Je pense qu’ils viennent pour fêter la nouvelle année qui approche… »

Le peintre gribouilla sommairement la structure du paysage sur une nouvelle feuille et s’étonna de la quantité de détails que le vieil homme lui donnait.
« … je vois un jeune couple là-bas, qui s’est installé à une table. C’est drôle on dirait qu’aucun des deux n’ose parler tant ils sont intimidés. Ils se regardent amoureusement, leurs regards valent tous les mots du monde j’imagine. Le garçon me fait penser à moi quand j’étais jeune…
L’artiste essaya de reporter chaque détail sur la feuille avec application, un peu déçu de ne pas avoir son modèle sous les yeux, mais ravi d’avoir un aussi beau sujet. Pendant presque une heure, les deux compagnons continuèrent cet exercice ce qui permis à la peinture d’être infiniment précise.
– … hélas le jour décline et je ne distingue plus très bien ce qu’il se passe, mon ami… il faut dire que la nuit tombe vite en hiver. regretta le vieil homme, mais puis-je voir votre oeuvre?

Intimidé, l’artiste tendit sa feuille au vieil homme qui la contempla longuement dans ses moindres détails.
– C’est remarquable, c’est exactement ça! reprit-il avec émotion. Décidément vous êtes un artiste de génie!
Les deux hommes discutèrent encore un moment avant que sonne l’heure du coucher. Le lendemain, un calme étonnant réveilla le peintre qui découvrit le lit de son compagnon de chambre vide.
– Ah c’est bien triste monsieur, votre voisin nous a quitté sereinement cette nuit, lui répondit une infirmière qu’il questionna. Voici longtemps qu’il était seul, n’avait plus de famille et souffrait d’Alzheimer ainsi que d’autres soucis de santé, vous avez sûrement été une belle rencontre pour lui.
– Sans doute… reprit l’artiste la mort dans l’âme, pouvez-vous me dire ce que vous voyez par la fenêtre? J’aimerais terminer mon aquarelle.

Étonnée, la jeune femme s’appuya contre la vitre et se contenta de dire:
– Eh bien, je vois un mur.
– Un mur?
– Oui, le mur blanc du local des urgences. Depuis que l’hôpital existe, il a toujours été là… pourquoi cela vous étonne-t-il? »

JellyBell


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Comment dominer le monde facilement – VoxPlume

Bonjour à toi, et merci de ton achat. Je déduis que si tu t’es procuré ce livre numérique, cela veut dire que tu en as assez de voir le monde se barrer en sucettes ainsi. Et crois-moi, je te comprends bien. Grâce à mes ouvrages, tu pourras, et ce à chaque chapitre, découvrir plusieurs pistes et astuces vers la réussite totale et absolue dans le monde. Par exemple, les cinq premiers chapitres te serviront à te construire la culture et les connaissances nécessaires afin de réussir là où d’autres (qui n’avaient vraisemblablement pas lu mes livres) ont échoué. Bien évidemment, dominer le monde n’est pas à la portée de n’importe qui. Il faut tout d’abord avoir le charisme nécessaire, une forte confiance en soi et en ses opinions (et également lire l’intégralité de mes guides). Mais j’imagine bien que si tu as eu la sagesse d’acheter ce premier volume, tu dois d’ores et déjà être quelqu’un d’une grande intelligence (et si ce livre ne t’appartient pas, je te recommande grandement d’aller t’en procurer un exemplaire).

Si j’ai décidé de partager mes connaissances avec mon lectorat aujourd’hui, c’est parce que j’estime que j’ai assez profité de mon succès, et qu’il est grand temps d’en faire profiter ceux qui en veulent, ceux qui sont en quête de réussite et de l’immensité du bonheur que procure la gloire. Je sais que tu feras bon usage des conseils que tu recevras, parce que tu es quelqu’un de bien (je ne dis pas ça seulement parce que tu as acheté mon livre : je le sais). Et tous les stratagèmes que je t’enseignerai au cours des chapitres ont le mérite d’avoir été employés par les plus Grands de ce monde tels que de nombreux présidents (dont je dois taire le nom).

J’espère sincèrement que ce prologue m’aura permis d’éveiller ta curiosité et t’aura donné les bases de la domination. (Chaque chapitre supplémentaire est disponible en DLC sur mon site internet.)

En guise de ma bonne foi, les cinquante premiers acheteurs d’un pack de chapitres se verront offrir un cahier (aux vertus prétendues magiques), leur permettant de se débarrasser de toute personne se dressant sur leur chemin par une crise cardiaque (toute ressemblance avec des objets existants ou ayant existé dans une fiction serait purement fortuite).

En cas de problème majeur, je m’engage personnellement à rembourser le MONTANT TOTAL qu’ont coûté les achats que tu as effectués sur mon site (voir conditions sur le site, rubrique FAQ, pages 4 à 266).

Nouillechan

Toujours le même conte de Noël depuis des années – VoxPlume

Le feu crépitait doucement dans la cheminée, projetant sa lumière tamisée sur des souliers rouges et blancs. Ces bottes étaient très facilement reconnaissables – en effet, l’esprit le plus avisé, comme l’esprit le plus stupide, aurait vite fait d’identifier le Père Noël.

La légende, en chair, en os, et en barbe, était installé dans un large fauteuil carmin, son fessier reposant dans un coussin si moelleux qu’un bambin se serait enfoncé dedans jusqu’à disparaître complètement. Santa Claus était autrement plus imposant, et se trouvait tout à son aise dans cette immense chaise.
L’homme, ses lèvres étirées par un sourire heureux, songeait à cette merveilleuse fête de décembre qui semait la joie dans le cœur des enfants, le bonheur dans l’esprit des parents, et l’argent dans les poches des entreprises de jouets et gadgets en tous genres. Bien sûr, le Père Noël n’appréciait pas vraiment ce genre de méthode, mais ce n’était pas pour autant qu’il allait les empêcher. Après tout, c’était ça, également, l’esprit de Noël. La consommation.

Le Père Noël ferma ses paupières lourdes, fredonnant un air qui revenait chaque année dès que la neige tombait. Il était heureux, repu, comblé. Il avait fini sa mission de distribuer les jouets aux gamins, et d’apparaître juste assez de temps pour continuer de leur faire croire en son existence. Sans ça, fini le pôle Nord, bonjour Pôle Emploi.
La Mère Noël s’approcha de son fauteuil, un plateau chargé de cookies dans la main. Elle le posa sur la petite table à côté de la cheminée, et vint déposer un baiser sur le front ridé de son mari. Il entrouvrit les yeux et sourit à Mère Noël, des doux papillons venant caresser l’intérieur de son estomac.

– Ed voudrait te parler, mon amour, l’informa-t-elle.
Le Père Noël eut un grognement, mêlé à un soupir. Il était bien trop confortablement installé, heureux d’être finalement en congé pour quelques mois avant de devoir reprendre la production du Noël suivant, pour avoir envie de parler avec un de ses lutins. Tout particulièrement Ed, qui, de par sa personnalité bien trempée et son intelligence sale, était arrivé d’une façon ou d’une autre à être le responsable d’absolument tout ce qui se passait mal.
– Fais-le venir ici, demanda le Père, décidant que se lever de devant la cheminée était une tâche bien trop difficile pour ses jambes lourdes. S’il-te-plaît.

La Mère sembla hésiter à le faire entrer alors son mari était parfaitement capable de se lever. Mais elle savait à quel point il était fatigué après Noël.
– Tu es un ange, lui dit le Père tandis qu’elle s’éloignait.
Quelques minutes plus tard, un lutin, le visage couvert de tâches de rousseur et le chapeau pointu lui tombant sur les yeux, s’approcha en titubant du fauteuil du Père Noël. Il lui tira sur la manche pour attirer son attention, puis s’adressa à lui de sa voix haut-perchée :

– Papa Noël, on a une petite fille à la porte.
Le Père Noël haussa un sourcil, se tournant vers Ed. Ses yeux paraissaient pétiller, à la lumière du feu de bois.
– Vous avez une procédure à suivre dans ce genre de situation, non ? demanda-t-il rhétoriquement.
– Oui, admit le lutin. Mais là j’ai un peu paniqué. Euh… Elle dit qu’elle a traversé tout le pays pour trouver une poupée à sa petite sœur qui est très malade.

Santa Claus eut l’impression qu’il faisait soudain plus froid. Voilà qui était un mélange de ce que Noël faisait de mieux, et de pire. Il ne pouvait pas tout simplement l’ignorer, et laisser ses lutins s’occuper de ça. Ses chers petits amis sauraient bien quoi faire, mais Ed avait raison, c’était une affaire où le Père Noël en personne se devait d’intervenir.
Il se leva et, avec un sourire à Ed, se dirigea vers le porche. Sa main dodue ouvrit la porte, et, effectivement, elle était là, habillée de haillons, tremblant de froid, ses pieds nus dans la neige. Elle semblait faible, et deux lutins, de chaque côté d’elle, s’interrogeaient s’ils devaient lui offrir une couverture ou pas. Ils se turent aussitôt dès que le Père Noël apparut. Celui-ci s’agenouilla pour être à la hauteur de la petite fille, et lui ébouriffa doucement les cheveux. Il eut un soupir et lui dit :
– Ça fait quatre jours que Noël est passé, gamine. C’est mort pour la poupée.

Cupcake Nie

1001 manières de se suicider – VoxPlume

« 1001 manières de se suicider, bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
-Bonjour mademoiselle, j’aimerais un conseil.
-Nous sommes là pour ça monsieur !
-C’est que j’ai du mal à me décider…
-Je vais vous aider. C’est pour vous ou pour offrir ?
-Oh c’est pour moi.
-Quel est votre âge ?
-Ca importe ?

-En fait, on s’en sert surtout pour les statistiques. Par exemple, les moins de 25 ans auront plus tendance à choisir un suicide violent.
-Je vois, j’ai 39 ans.
-Très bien, je prends note ! Vous désirez une mort violente ou douce ?
-Quelque chose de violent, histoire de marquer le coup.
-Hum, hum… Rapide ou lente ?
-Plutôt rapide, je suis assez pressé.
-Dans ce cas, que dites-vous de vous faire écraser par un train ?
-Je ne sais pas trop…
-Vous savez, ça marche aussi avec les métros et les bus.
-J’hésite…
-Ne vous inquiétez pas, nous allons trouver ! Vous voulez que l’événement soit médiatisé ?
-Quelle formule me proposez-vous ?

-Eh bien, nous avons la formule « solitude » qui garantit un suicide dans un lieu isolé, la formule « familiale » idéale pour mourir lors d’une réunion familiale et enfin la formule « foule » qui vous fait mourir devant au moins une dizaine d’inconnus avec un supplément à payer à partir de la centaine de personnes.
-Je crois que je vais prendre une « familiale ».
-Une grande réception de famille prévue ?
-Le mariage de ma sœur.
-Voilà qui promet d’être intéressant !
-En effet.
-Nous avons donc un suicide violent mais rapide avec une formule familiale. J’imagine que c’est en intérieur ?
-Si possible mais je crois qu’il y a une terrasse.

-Du coup, le train n’est pas très approprié… que diriez-vous de vous immoler par le feu ? Ca ne dure que quelques secondes et vous pouvez le faire où vous voulez !
-Pourquoi pas ?
-Bien sûr, la prudence préconise la terrasse.
-Evidemment.
-Qu’en dites-vous ?
-Je crois bien que je vais me laisser tenter.
-Vous faites bien, c’est très en vue en ce moment.
-Qu’en est-il du prix ?
-Alors, un suicide violent mais rapide dans une formule « familiale » grâce à une immolation par le feu, cela nous fait 120 euros.
-Et pour les matériaux ?
-Ils seront tous fournis à votre domicile dès demain !
-Parfait !

-Si vous voulez, vous pouvez prendre le supplément lettre d’adieu. Nous écrivons une lettre d’adieu à votre place, vous avez juste à nous communiquer les raisons de votre choix. C’est 10 euros.
-Non, ça ira, merci. Je peux payer par carte ?
-Bien sûr ! J’en profite pour attirer votre attention sur notre questionnaire en ligne, si vous voulez nous faire part de votre expérience ou si vous avez des suggestions. Vous pouvez aussi liker notre page Facebook et nous suivre sur Tweeter !
-Je le ferai.
-Merci de votre visite.
-Au revoir mademoiselle, merci ! »

Alice

A Christmas Terror – VoxPlume

« Si je résume bien la situation, tu as réussi, en une seule nuit et ce, à travers le monde, à terroriser pas moins de 543 657 personnes à l’aide de méthodes aussi variées que non-conventionnelles et qui s’avèrent être toutes proscrites par le règlement. On dénombre, parmi tes infortunées victimes, pas moins de 153 422 blessés légers et 82 453 blessés graves, sans compter les innombrables traumatismes psychiques qu’ils ont mais absolument tous subi à cause de tes âneries. Alors, juste pour savoir, bordel, mais qu’est-ce qui t’a pris de faire ça ?!

– J’aimerais bien te l’expliquer mais je suis pas trop sûr que tu réussirais à comprendre.
– Appelle-moi con pendant que t’y es.
– Non mais je me suis mal exprimé. Je voulais juste dire comprendre au sens de compréhensif.
– Tu avoueras que se montrer compréhensif dans ce genre de situation s’avère assez compliqué. Enfin bon, lance-toi et on verra bien si je me montre étroit d’esprit ou pas.
– Entendu. Mon boulot, c’est de les remettre dans le droit chemin, on est d’accord ? Ben, c’est ce que j’ai essayé de faire.
– Bon sang ! Les remettre dans le droit chemin, okay, mais pas les mettre sur le chemin de l’hosto ou de l’asile ! Donc, si je suis bien, t’as juste tenté de faire ton job.
– Voilà !
– C’est bien joli de dire ça mais ça n’explique pas vraiment comment tout ce foutoir a commencé et comment ça a pu dégénérer de manière aussi spectaculaire ?!»

Il allait devoir la jouer fine. Malheureusement, il n’avait pas d’autres réponses en stock que « Je me suis laissé un peu emporter ». Pour autant, il ne pouvait pas dire ça car Nicolas risquait de se mettre encore plus méchamment en pétard. Il allait devoir choisir ses mots avec méthode et se montrer le plus précis possible sans trop en dire. Cela allait s’avérer complexe.

« Bon ça vient ou t’as prévu de me faire poireauter jusqu’à la Saint Sylvestre ? demanda brusquement Nicolas.
– Eh bien, je faisais ma ronde habituelle lorsque je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond. Ronde, tourner pas rond… O.k., je continue. En effet, j’ai remarqué une concentration anormale de mauvaise foi et d’humeur de merde dans la banlieue bourgeoise d’une petite bourgade située au fin fond du Maine. J’ai, donc, décidé d’y faire un tour afin de mettre les choses au clair et crois-moi, j’y ai découvert l’un des pires exemples de famille qu’il m’ait été donné de voir. Pour tout te dire, non seulement, elle était en train de pourrir sur pied mais, en plus, elle bousillait à petit feu l’ambiance de tout le pâté de maison. Cerise sur le gâteau, ils avaient même réussi à détruire le peu de bonne humeur et d’espoir qui restait dans cette fichue baraque en plombant le moral des deux-trois membres qui affichaient un esprit joyeux et positif. Je me suis dit qu’il était temps d’intervenir de manière musclée. Je tiens, d’ailleurs, à préciser que le résultat a été un franc succès.

– D’accord, je veux bien comprendre pour ce cas précis mais pour le reste ?
– Ben, je me suis dit que si ça avait fonctionné avec eux, ça devrait marcher avec les autres. Je me suis donc décidé à me lancer dans une nuit intensive de terreur salvatrice et, c’est là, que je me suis laissé emporter et que j’ai employé des méthodes de plus en plus énergiques.
– Énergiques ? Énergiques ?! Bon sang ! Tu as fait changer des patelins quasi-entiers de plan dimensionnel ! Des jouets ont attaqué leurs propriétaires ! Des lutins ont dû faire usage de magies interdites pour, entre autres, recoller des têtes et ressusciter des êtres humains ! Alors, excuse moi de te contredire, mais, arrivé à cet extrême, on ne parle plus de méthodes énergiques mais plutôt de solutions radicalement létales !! s’écria Nicolas.
– Parfois, il faut ce qui faut ! lui répondit son interlocuteur en tentant de paraître le plus sûr de lui »

Nicolas n’en croyait pas ses oreilles. Le vieux avait véritablement disjoncté et dans les grandes largeurs. C’était bien la première fois en tant d’années de business familial qu’un incident d’une telle gravité se produisait.

« Pour l’amour du ciel, grand-père, quand on t’a confié ce job, c’était pour éviter que tu t’ennuies en restant cloîtré à la maison. Même papa a jamais pété une durite comme ça !
– Oui mais ton père, il a toujours été raisonnable.
– Et ça a toujours suffit pour que ceux qui voulaient pas avoir la pétoche de leur vie se tiennent à carreau.
– Ce qui est sûr, c’est que, maintenant, ils vont tous être très sages.
– Sauf qu’il y a une différence entre être sage et être neurasthénique à cause de la peur et du stress et elle est loin d’être minime !!! Bon, c’est décidé, on va confier le rôle de Krampus à quelqu’un d’autre et si on doit se contenter du Père Fouettard pour l’année prochaine, ça ira très bien comme ça ! »

Alors que Grand-Père Noël quittait le bureau de son petit-fils, ce dernier se disait que gérer sa famille était tout aussi exténuant que le boulot dont il avait hérité, voire plus.

Mickaël

Entretien d’Embauche – VoxPlume

Stan attendait, nerveux, derrière la porte du bureau, quand celle-ci s’ouvrit brutalement. Il en sortit un homme à l’air dépité, ce qui fit comprendre à Stan qu’il avait raté son entretien et que la place était encore accessible. Après encore cinq minutes parmi les plus longues de sa vie, Stan entendit la tonitruante voix du responsable, qui lui intima d’entrer. Il s’exécuta immédiatement et se trouva face à une silhouette imposante, qui ne quittait pas son bureau des yeux tout en annotant des dossiers. La fumée de son cigare, envahissant la pièce, en rajoutait à ce côté intimidant.

— Asseyez-vous, je vous prie, dit-il alors. Puis-je voir votre CV et votre lettre de motivation ?
— Bien entendu, tenez, répondit Stan en lui tendant les documents.
Le responsable les saisit en le remerciant, puis se plongea dans leur lecture, laissant à nouveau Stan seul avec ses angoisses. Après encore quelques longues et pénibles minutes, il releva la tête et ajusta ses lunettes, avant de se débarrasser des cendres de son cigare.
— Bien, je vois que vous avez de belles références, notamment votre travail avec Donald Trump. Puis-je savoir ce que vous avez fait pour lui un peu plus en détail ?
— Oh, hum, trois fois rien, répondit Stan. Je veux dire, je l’ai juste conseillé sur comment être magnifiquement outrancier et provocateur pour qu’on parle de lui et qu’il s’attire la sympathie des plus abrutis. Ce n’était pas difficile, j’avais juste à appuyer sur quelques boutons de haine et d’imbécillité pures, mais c’était assez amusant de voir tout le monde foncer là-dedans tête baissée.

— Je l’avoue volontiers, j’ai moi-même bien rigolé devant autant d’âneries simplistes et immatures débitées à la minute, pour ne pas dire pire. Il semble que vous ayez aussi travaillé pour d’autres avant lui avec le même profil, mais sous d’autres identités. Puis-je savoir pourquoi ?
— Simplement le plaisir de ne pas être reconnu, le petit frisson de la nouveauté et de passer pour quelqu’un d’autre, même si, en effet, c’était à peu près la même chose.
Le responsable reprit la lecture des documents de Stan, qui triturait ses doigts d’impatience.
— Donc, vous voulez travailler ici pour laisser libre cours à vos passions dans un cadre où elles pourront s’épanouir sans trop de limites ? Intéressant, vous pouvez me dire en quoi elles consistent ? Je pourrais le lire dans votre CV, mais j’aimerais plus de détails.

Stan sourit à cette demande qu’il attendait, c’était pour lui l’occasion de se détendre.
— Ah, mes passions… J’adore spoiler des films et séries à tout le monde à la seconde où je les vois, j’apprécie le crissement de la craie sur le tableau noir, provoquer les gens avec de l’humour dit « anti politiquement correct » plus pour le plaisir de la provocation que pour la blague elle-même…
— N’en dites pas plus ! S’enthousiasma le responsable. Je pense que vous êtes parfait pour le poste. Mais je tiens à vous prévenir qu’animer l’Enfer n’est pas une partie de plaisir, il y aura beaucoup d’activité.

— Tant que je peux montrer l’étendue de ce que je sais faire, je pense pouvoir le supporter.
— Dans ce cas, j’ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes le nouveau Community Manager de l’Enfer. Laissez-moi vous amenez à votre bureau et, si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler directement.
— Bien sûr, mais comment, si je puis me permettre ?
— Rien de plus simple. Vous voyez le gros bouton rouge sur lequel est inscrit « Satan » ? C’est ma ligne pour les urgences. Appuyez et j’apparaîtrai. Mais venez voir vous-même, vous allez avoir du travail très vite…

Anthony

En rouge et blanc – VoxPlume

– Ça a commencé hier: avec ma femme nous avions fêté le réveillon un peu en avance chez des amis. La soirée a duré extrêmement longtemps et j’étais très fatigué quand je suis rentré. Alors quand mon réveil a sonné ce matin, je me suis accordé cinq minutes de repos supplémentaire. Vous devinez la suite: lorsque j’ai rouvert les yeux, je me suis aperçu que j’étais en retard. Je me suis alors levé en catastrophe, j’ai passé une chemise et je me suis rendu dans la salle de bain pour me raser. Malheureusement, je me suis coupé. Rien de grave me direz-vous.

Mais tandis que je m’appliquais du mercurochrome sur la plaie, ma femme a déboulé dans la salle de bain en panique car elle venait de se rappeler mon rendez-vous très important de ce matin. La bouteille de mercurochrome a littéralement jailli pour m’asperger le menton et la chemise que je portais. Elle était complètement fichue. Pour éponger le mercurochrome, ma femme a essayé d’y appliquer du coton, mais ça n’a pas marché, au contraire: ça adhérait littéralement à ma peau. On a décidé de passer outre car on ne voulait pas aggraver les choses.

En voyant le temps qu’il faisait dehors, avec blizzard et chute de neige importante, ma moitié m’a proposé de porter une vieille robe de chambre rouge doublée de fourrure blanche qui traînait depuis un bon moment. Au moins si je la salissais, ça n’était pas grave. Ensuite, nouvel ennui: ma voiture a refusé de démarrer! Sûrement le froid et malgré mes tentatives, elle refusait d’obtempérer. Là je me suis dit qu’il valait mieux que je ne vienne pas, mais je me suis rappelé de la vieille luge en bois d’un de mes neveux qui était restée dans le garage. J’ai passé mes chaudes bottes brunes et j’ai déposé sur la luge mes dossiers emballés vite faits dans des papiers et des sacs que j’ai pu trouver pour les protéger de la neige et je les ai attachés avec des rubans pour ne pas qu’ils tombent. Là, j’étais paré pour sortir: j’ai enfilé ma capuche et je suis arrivé aussi vite que j’ai pu. Vous connaissez la suite monsieur le directeur… je me disais que l’important, c’est que j’aie les croquis du costume pour le client…

Le directeur considéra longuement l’homme avec gravité et, lorsqu’il s’apprêta à réprimander son employé, le client (un homme bedonnant vêtu d’un manteau et d’une chapka) entra dans la pièce.

– Oh on ne m’avait pas menti! s’écria-t-il après un instant de flottement: vous êtes un costumier de génie!
Puis il se dirigea vers l’employé pour lui serrer chaudement la main:
– Ma première sortie en tant que Père Noël sera un triomphe avec un costume pareil, vous avez même pensé à un traîneau, avec les cadeaux dessus! Vous êtes génial! Par contre un peu plus de barbe ne serait pas de trop… qu’en dites-vous?

JellyBell

Pourquoi Noël n’aura pas lieu cette année – VoxPlume

Bien le bonjour, jeune freluquet, j’espère que tu as été sage cette année ! Bon, trêve de formalités, je vais y aller franco. Comme tu peux l’avoir deviné, je travaille à l’atelier Père Noël, accompagné d’une centaine d’autres « lutins ». Enfin, c’est comme ça que le boss les appelle en tout cas. Oui, le boss, c’est celui qu’on aime tant appeler « Père Noël ». Pourtant, aujourd’hui, il n’en a bien que le nom.

Dans l’esprit des petits et comme le veut la tradition, le Père Noël reçoit les lettres pleines de rêves de jeunes enfants, il prend connaissances des cadeaux choisis par chacun, et en fonction du comportement de l’enfant et des conditions, il se les procure (ou du moins, il nous demande de les trouver ou de les fabriquer). Il doit alors, la nuit du 24 décembre, se faufiler au creux des cheminées et faire sa livraison. Jusque-là, j’imagine que je ne vous apprends rien de nouveau. Mais sachez tout d’abord que le boss est avant tout un humain. Par là, je veux simplement dire qu’il n’est pas immortel et que le titre de Père Noël se lègue de père en fils au cours des générations. Seulement, cette année débute le petit Niko, dix-neuf ans.

Oui, c’est bien jeune, mais ne vous en faites pas, la barbe n’est pas un soucis, il semblerait qu’elle pousse particulièrement vite et tôt dans la lignée des Claus. Si c’est à lui qu’il revient d’assurer cette tâche, c’est à cause d’un malheureux accident de cerf. Ah oui, ça aussi il faut que je vous l’explique : on n’utilise plus de rênes depuis 1902, ils s’avèrent trop difficiles à gérer. Et puis je vous interdis de nous juger : ça fait plus de cent ans que nos cerfs tirent le traîneau, et personne n’a encore vu la différence.

Revenons à nos moutons. Donc le petit Niko doit s’occuper de la livraison, mais ce n’est encore qu’un enfant ! Certes, il est majeur, mais il reste le plus jeune Père Noël que l’histoire ait connu. Enfin, il est surtout le moins mature. Pour vous dire, il se moquait tellement des lettres des enfants que c’est la Mère qui a dû s’en occuper, une par une.

Ceci étant, après plusieurs semaines de dur labeur, nous avons enfin rassemblé tous les cadeaux. Vêtements, jeux vidéos, jouets, DVDs, électroménager, il y en a pour tous les goûts. Seulement, vous le connaissez bien à présent, le petit Niko, à la vue de tant de cadeaux, n’a pu s’empêcher de récupérer tous ceux qu’il souhaitait. Tenez, à l’instant où je vous parle, il s’amuse sur un jeu vidéo où il contrôle une sorte de poulpe qui joue avec de la peinture… Si vous voulez sincèrement mon avis, vous feriez mieux de commander une machine à coudre l’an prochain, ça vous sera plus utile, et vous serez certain qu’il n’y touchera pas.

J’imagine que vous l’avez désormais compris : la cargaison est fichue. Je tiens donc à m’excuser au nom de l’Atelier de Père Noël, et encourage parents et enfants à acheter les cadeaux par vous-mêmes cette année.

Cela ne se reproduira plus.
Promis.
À l’année prochaine.
Bises.
Hubert, le « lutin ».

Nouillechan

La grande Réponse – VoxPlume

La mer se fendit en deux et la déesse apparut devant le regard illuminé de Sammy.
Elle se tenait face à lui, gigantesque, fière, un rictus méprisant au coin de la bouche, enfin sortie des profondeurs après y avoir passé ces derniers millénaires. Le sourire du triomphe se dessina sur le visage du jeune prophète, euphorique. Après toutes ces années de recherche, il l’avait enfin là, à portée de main. La Réponse. Celle qui était là pour tout arranger. Bien sûr, on ne l’avait jamais cru. Il se souvenait encore avec amertume des moqueries qu’il avait subies, voire des nombreux harcèlements dont il avait été la cible. Tout cela était fini. Il allait retourner dans le monde des hommes, sa déesse à ses côtés, prête à détruire quiconque oserait encore porter la main sur lui.

Il sauta du haut du petit promontoire sur lequel il se trouvait et courut sur la plage, pour se rapprocher de la déesse.
Il en était sûr désormais, elle l’aiderait. Elle ferait tout pour lui. Après tout, n’était-elle pas libre grâce à lui ? N’était-ce pas lui qui, au péril de sa vie, avait ouvert le portail et libéré la grande créatrice ? Il semblait logique dans le cerveau de Sammy que la déesse ne put faire autre chose que de l’aider à rétablir la vérité.
Elle avait créé ce monde, et personne d’autre n’avait le droit de le prétendre. Mieux encore, elle avait créé les hommes. Il était donc temps qu’elle revienne pour mettre tout le monde sur le droit chemin.

Dès qu’il fut assez proche, il s’adressa à elle :
« Gloire à toi, noble déesse, ô toi La grande Réponse ! Je me prosterne devant toi, en tant que humble produit de ta création ! s’écria-t-il en s’agenouillant.
-Est-ce toi qui m’a réveillé ?
-Oui, noble déesse, c’est moi qui ai rompu le sort injuste qui vous retenait prisonnière depuis maintenant trop longtemps !
-Qui es-tu ?
-Votre prophète, grande Réponse ! Je viens à vous, principal pilier de votre culte, pour vous remercier d’avoir donné naissance à notre planète et à notre espèce, ainsi que d’avoir fait de nous l’espèce dominante ! »

Il resta un temps sans rien dire, analysant la réaction de la gigantesque créature, épiant ses moindres mouvements. Comme elle ne semblait montrer aucun signe d’agacement, il continua :
« Si je viens à toi aujourd’hui, c’est pour t’implorer de nous venir en aide !
-Que veux-tu que je fasse ? »
Il s’enhardit :
« Il est grand temps que tu assumes tes actes, divine Réponse ! Tous les maux qui sévissent sur notre Terre, tu les as engendrés !
-En clair, tu me demandes de réparer…
-Je te demande de réparer, oui ! De marcher aux côtés de ton prophète ! Nous écraserons ensemble ceux qui mettent en doute ton existence et nous les ferons accéder à un monde de paix ! Ils comprendront alors qui tu es et tu pourras arrêter tous les fléaux que tu as envoyés dans notre monde pour les punir ! »

La déesse resta un instant silencieuse, au point que Sammy l’observa anxieusement, guettant sa réaction. Enfin, celle-ci bougea sa main jusqu’à la hauteur de sa tête, qu’elle écrasa contre sa paume. Elle resta un long moment dans cette position, trop énervée, désespérée et stupéfaite pour faire quoi que ce soit.
Décidément, s’exiler pendant des millénaires n’avait pas été suffisant. Les derniers êtres qu’elle avait créés continuaient de battre le record de la connerie. Oui, elle en était sûre désormais, elle avait bien fait de se retirer sous l’océan durant les derniers millénaires. Elle n’aurait même pas dû remonter.
Mais bon, elle était faible. Elle avait cru qu’ils revenaient vers elle après tout ce temps pour lui présenter des excuses après avoir ruiné l’intégralité de son travail. Mais non, même pas une excuse, rien.

Vraiment, le seul mérite de ces parasites avait été de lui apprendre qu’il ne fallait jamais se bourrer la gueule avant de travailler…

Alice

Rose chair (« Problèmes », Deuxième partie) – VoxPlume

Dayne était immobile au milieu de la foule qui le bousculait, sans aucun ménagement. Personne ne faisait attention à lui, ce qui l’arrangeait plus qu’autre chose. Son œil bleu scannait les visages des badauds qui marchaient autour de lui. Il cherchait sa cible – et il détestait avoir du mal à la trouver.
Sa main sortit de sa poche une photo abîmée, pliée, un peu déchirée. Le cliché affichait le large sourire d’une jeune femme aux cheveux blonds, parcourus de mèches roses chair, avec un nez en trompette et les dents du bonheur. Dayne fixa le visage joyeux de la jeune femme, imprimant en lui la forme de son visage, de ses pommettes, de ses sourcils. Il releva la tête, la cherchant dans la foule.

Elle devait être par là, il le savait. Son comportement avait été étudié soigneusement afin qu’elle soit facilement repérable. Dayne savait qu’elle devait arriver par le côté gauche, et tourner au deuxième feu à droite.
Et même si la foule était dense, il pensait pouvoir la retrouver immédiatement. D’un geste nerveux, il se colla son écran de portable sous le nez, vérifiant l’heure pour la énième fois. Elle était en retard.

Ses entrailles se serrèrent un peu plus fort. Il ne pouvait pas se permettre de la rater. Elle était indispensable. Il tourna la tête, essayant de regarder partout autour de lui, sachant pertinemment que ça n’arrangerait rien.
Son corps était parcouru de spasmes nerveux. Ses mains jouaient d’elles-même, ses paupières clignaient irrégulièrement, ses pieds dansaient. Il déglutit, sursautant à chaque mèche de cheveux blonds qui passait à proximité. Mais rien n’y faisait. La dénommée Mathilde n’était toujours pas là.
Dayne vérifia l’heure une énième fois. Il se faisait tard, elle aurait dû arriver il y avait un peu plus d’une demi-heure. C’était une personne ponctuelle, Dayne l’avait observé. Pourquoi donc était-elle en retard ?

Il ne pouvait pas se permettre de la rater. Malgré le fait qu’il n’avait pas envie d’effectuer cette mission, qu’il était mort de peur à l’idée qu’il la condamnait en obéissant aux ordres, revenir bredouille n’était pas une option. Une boule se forma dans sa gorge, tandis qu’il pensait à ce qu’il était en train de faire. Il détestait ce maudit monde.

Il resta planté là encore quelques minutes, avant de décider qu’elle n’arriverait pas. Avec un peu de malchance, elle était exceptionnellement passée par un chemin inhabituel. Peut-être s’attendait-elle à trouver Dayne là, et avait tout fait pour éviter cette rencontre, mais il en doutait. S’il avait confiance en ses supérieurs pour une chose, c’était bien pour garder des secrets.

Il prit une grande inspiration, fermant l’œil pendant quelques secondes. Il aurait tellement aimé rester là, ne rien faire. Mais il ne pouvait pas, et il ne le savait que trop bien. Sa paupière battit, la lumière blanche du ciel venant l’éclairer, provoquant chez lui un petit frisson de dégoût. Il prit son courage à deux mains, et s’élança. Il traça entre les corps gris des gens, se dirigeant vers le lieu de travail de Mathilde, dont elle était censée émerger. Ses pas résonnèrent sur le trottoir tandis qu’il traversait quelques rues.
Stop. Il s’arrêta net devant le bâtiment sombre, indiscernable, où Mathilde était employée. Les portes vitrées découvraient un hall tout aussi simple que la façade. Un jeune homme était assis au comptoir, ses cheveux châtains dissimulant ses yeux.

Dayne fit un pas. Les portes automatiques coulissèrent, le laissant entrer sans arrière pensée. Incertain, il se planta devant le comptoir, échouant à forcer un sourire.
– Excusez-moi ? dit-il, d’une voix qu’il ne se reconnaissait pas.
Le jeune homme releva très légèrement la tête, lui indiquant qu’il l’avait entendu.
– J’aimerais voir, um, Mathilde. Mathilde Marsh.
Des yeux verts percèrent derrière la masse de châtain. Un sourcil se releva.
– Mathilde Marsh ? répéta-t-il.
– C’est bien ça, répondit Dayne.
Le jeune homme haussa les épaules.
– Elle ne travaille plus ici depuis six mois.
Les mots de Dayne restèrent bloqués dans sa gorge. Son nez le picota très légèrement, sa vision se troubla un instant.
C’était impossible. Strictement impossible.
– Je peux vous aider ? fit le jeune homme en voyant que Dayne était toujours là.
– Non, répondit-il. C’est trop tard.
Il sortit.

Cupcake Nie